Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Franz Kafka est le titre de ce livre ; Éléments pour une théorie de la création littéraire, son sous-titre. À la réflexion, le contraire eût été plus exact. C’est dire la vraie priorité telle qu’elle surgit à la lecture de cette biographie sociologique élaborée comme un modèle. Il faut saluer l’originalité d’une démarche par laquelle on peut consacrer 630 pages bien tassées à un écrivain en n’étant manifestement guidé ni par l’admiration, ni par la passion, ni par l’émotion, mais uniquement par la raison. Professeur à l’École normale supérieure et directeur de recherches au CNRS, Bernard Lahire affiche sa volonté de renouveler la sociologie de la culture, notamment dans ses importantes études La Culture des individus (2004) et La Condition littéraire (2006). Il avait déjà eu l’occasion de se frotter à l’auteur du Procès en tant que figure «idéaltypique» de l’écrivain à vocation et à second métier. Mais c’est surtout par goût du défi à relever qu’il s’est aventuré dans ces parages littéraires. Un défi qu’il qualifie de « scientifique » en ce qu’il consiste à expliquer une oeuvre en ne se limitant pas à des critères formels. Tout en adaptant ses outils au champ littéraire, Bernard Lahire a appliqué à Kafka une méthode qu’il avait éprouvée avec des anonymes. À savoir : «la saisie de la complexité du patrimoine individuel de dispositions à voir, à sentir et à agir, de compétences et d’appétences ainsi que leurs articulations à des contextes d’action déterminés, des conjonctures ou circonstances les plus éphémères aux cadres socio-historiques les plus larges et permanents». Son modèle avoué : Mozart. Sociologie d’un génie (1991) de Norbert Elias. Ce qui ne l’a pas empêché de s’imprégner des travaux de Pierre Bourdieu sur Heidegger et de ceux que Sartre consacra à Flaubert, ni d’aller examiner de près la manière dont les historiens de l’art Panofsky et Baxandall interprétaient les tableaux. Avec une idée fixe : montrer comment ses conditions d’existence ont conduit Kafka vers la littérature et comment elles ont engendré des questions et des obsessions par lui transposées sous une forme littéraire. Ce qui emmène parfois l’auteur à écrire en note cette seule phrase qui laisse sceptique : « Avant même que d’expliquer ce qu’il écrit, la situation sociale de Kafka explique déjà le fait qu’il se soit senti enclin à faire de la littérature. » Il tient même que seule la biographie sociologique permet de comprendre cette attirance, les autres types de chercheurs se perdant dans les événements et les anecdotes. Qu’il nous soit tout de même permis de douter qu’elle puisse jamais être la hache qui brisera la mer gelée en nous. Bernard Lahire se fait fort de dénoncer les poncifs qui parasitent notre intelligence de cette oeuvre, et on l’en louerait volontiers si l’incipit même de son livre n’en était un, et des plus épais : « Peut-on percer les mystères de la création ? » L’auteur a voulu comprendre pourquoi Kafka a écrit ce qu’il a écrit comme il l’a écrit. Toute la première partie est un discours de la méthode, assorti d’une critique de la raison biographique telle qu’elle fut jusqu’alors mise en oeuvre par les autres, entendez les romanciers, les essayistes, les historiens, les journalistes. Pourtant, à la lecture de l’énoncé de ses principes, nombre d’entre eux doivent désormais se considérer comme autant de Jourdain de la sociologie. La biographie littéraire y est-elle soluble ? Ce n’est pas cette étude de cas, qui tient l’homme pour un terrain, qui nous en convaincra. C’est à se demander parfois pourquoi l’auteur tient à son concept de « biographie sociologique » quand, de toute évidence, un mot est de trop. Surtout que, ne s’y attaquant véritablement qu’à partir de la page 109, il l’ouvre ainsi : « Kafka, né en 1883 à Prague, capitale du royaume de Bohême... »
Causons sources un instant. Que l’auteur privilégie la parole de quelques témoins (Max Brod, Gustav Janouch), c’est son droit ; qu’il se réfère à l’édition de La Pléiade des oeuvres de Kafka (traduction princeps et controversée d’Alexandre Vialatte revisitée par Claude David), c’est un choix qui se défend. Mais comment peut-on se lancer dans une si ambitieuse entreprise, avec ce que cela suppose d’appels à la rigueur, sans connaître la langue de l’écrivain dont on prétend expliquer la vision du monde ? Comme si la primauté du terrain sur l’homme dispensait d’entrer dans l’intimité de sa pensée, ce que seul permet l’accès direct et sans intermédiaire à son écriture. Le fait est que la copieuse bibliographie citée est exclusivement en français et en anglais. Lorsqu’il lui arrive de traduire lui-même des fragments d’articles ou d’essais, Bernard Lahire le signale à chaque fois ; mais on chercherait en vain ne fût-ce qu’un hommage, à défaut de références exactes, à tous les traducteurs français de Kafka qui lui ont permis d’accéder à ces écrits ; car on n’imagine pas qu’il se soit contenté d’une unique traduction s’il a vraiment eu le souci de creuser la complexité des métaphores et des doubles sens. Au vrai, nous n’en savons rien, car tout cela est à peine effleuré. Nous mourrons sans comprendre pourquoi la Lettre au père (Brief an den Vater) est devenue sous sa plume la Lettre à son père, avant de redevenir épisodiquement la Lettre au père. Mais, puisqu’il est beaucoup question de méthode tout au long de ce gros livre, il n’était pas inutile de s’y attarder. D’autant que Bernard Lahire ne ménage pas ses critiques aux « surinterprétations » et aux « fantasmes » de certains de ceux qui l’ont précédé sans toujours les nommer autrement que par « un auteur ». Le sociologue n’en considère pas moins, au terme de sa longue enquête, qu’elle a permis de mettre à jour la problématique existentielle de Kafka et de distinguer les formes de sa transposition littéraire. Confiant dans sa démarche « scientifique » (le mot revient souvent), il n’est pas de ceux qui tiennent le sens de cette oeuvre pour inépuisable. On aura compris que ce livre devrait exciter durablement les sociologues, intriguer un instant les biographes, inquiéter les littéraires s’il devait faire école et accabler les kafkaïens. Car on y chercherait en vain l’écho du moindre émerveillement à l’égard d’un homme et d’une oeuvre. Tout ou presque pour la méthode, Kafka n’étant qu’un prétexte.