Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
En 1957 paraît, chez Viking, On the road, de Jack Kerouac. Le roman est aussitôt un énorme succès, l’auteur est invité sur les plateaux de télévision (dont une émission mémorable avec Steve Allen qui accompagne la lecture au piano), tout un mouvement d’écriture est porté sur le devant de la scène, la beat generation, et l’Amérique réactionnaire forge un mot dont l’intention dépréciative sera bientôt balayée par l’ampleur du mouvement : beatnik (sur le modèle de « spoutnik », tout courant alternatif étant forcément un peu russe en ces temps de guerre froide). Ce pourrait être le sentier de la gloire, mais ce sera un chemin de croix et une plongée dans l’alcool, cette «voie lente» du suicide, avec retour au bercail maternel et cheminement implacable vers l’extinction. Kerouac meurt en 1969.
Mais qui est l’auteur de ce chef-d’oeuvre dont le lecteur peut enfin découvrir une version conforme à l’impulsion initiale, dans une traduction fort réussie ? Jack Kerouac est né dans une famille de Canucks (ces Québécois immigrés dans le Massachusetts), à Lowell, en 1922. À la maison, on parle français - ce qui place l’enfant dans une position d’écoute flottante par rapport à l’anglais, qu’il pratique dans la rue ou plus tard à l’école, selon un rapport privilégié à la sonorité qui sera décisif dans l’élaboration de sa prose poétique. Le père est imprimeur, la mère tient la baraque. Ce sont les années de la crise. L’aîné, Gerard, véritable figure angélique, se meurt inexorablement d’une maladie incurable et disparaît quand Jack a 5 ans. Atmosphère de deuil, de culpabilité, de contrition, dans un catholicisme intense.
Plus tard, Jack trouve une voie de sortie : ses mérites de footballeur (américain) lui permettent d’intégrer la classe préparatoire de Columbia University à New York. Voilà, c’est la grande ville, the City, opposée à la ville moyenne ou petite, Lowell, the Town (d’où le titre de son premier roman, en 1950, The Town & the City, opposition et déchirure - imbécilement traduit en français par Avant la route !). Jazz en toile de fond (dont Charlie Parker ou John Coltrane). Drogues (un peu), filles, scintillement étourdissant de Times Square, langage des dealers, tournoiement de sons, sirènes, cris, récits, et de « visions » - quelque chose comme une version renouvelée des épiphanies de Joyce (que Kerouac a lu, et même brouté, tout comme il l’a fait pour Shakespeare, Stendhal, Proust, Thomas Wolfe et tant d’autres: le spontané est hautement informé !). La trépidation urbaine, mais aussi, derrière la scène, l’infinie ouverture vers les grands espaces américains, dans la tradition de Walt Whitman.
La rencontre en 1947 avec Neal Cassady, un fils de clochard féru de poésie et de benzédrine, allume la mèche d’une poudre d’escampette qui va durer... pas tant que ça, au fond : quelques mois sur la route, pas beaucoup plus, entre 1947 et 1950, quelques allers-retours d’une côte à l’autre, quelques détours par le Mexique. Mais quels mois, et quelle route! C’est souvent la dèche, mais Jack s’est échappé du nid étouffant de sa famille, il respire à pleins poumons, les dernières odeurs de l’aventure des pionniers, la vie simple, à l’abri d’un consumérisme qui triomphe au point de faire perdre son âme à ce pays qu’il aime, qu’il admire pour sa grandeur et sa vastitude. La phrase, dès lors, va se dérouler comme une longue bande d’asphalte. Kerouac a pris des notes, il est surtout doté d’une mémoire exceptionnelle, capable de restituer des conversations entières dans les moindres détails - certains le surnommeront «Memory Babe». L’expérience de la route a sédimenté, il faut à présent lui trouver une forme. Il y a quelques galops d’essai, dont deux sont écrits... en français (joual), sous le titre «La nuit est ma femme». Mais ce sera finalement l’anglais, la langue écoutée de l’enfance, qu’il choisira pour écrire son oeuvre. Nous sommes en avril 1951, Jack s’est marié, avec une belle jeune femme qu’il découvre un jour au lit avec un collègue. Séparation. Peu importe. Tout est alors consacré à l’écriture. À la frappe.
Le jeune auteur (un seul livre au compteur, mais plein de manuscrits dans les valises) s’est confectionné un rouleau, avec des feuilles de dessin découpées et collées bout à bout, une quarantaine de mètres (dont le dernier sera bouffé par un chien), il engage une extrémité dans la machine à écrire, et c’est parti. On the Road. Merveille des merveilles, au moment de se lancer dans cette énorme et sublime coulée verbale, sans chapitre ni paragraphe aucun, Kerouac a un bégaiement, il répète le mot « rencontré », deux fois, dans la première ligne, «I first met met Neal not long after my father died». La version qu’on connaissait jusqu’alors de Sur la route situait cette rencontre par rapport à la séparation d’avec la femme du narrateur. C’est que le pauvre Kerouac a dû infiniment reprendre son texte avant de trouver grâce auprès d’un éditeur, qui le publie six ans après la rédaction du rouleau original. On lui a demandé tout, et peut-être son contraire. Il a dû changer les noms, enlever des scènes scabreuses, organiser le roman en parties, chapitres, paragraphes. Bref, la machine éditoriale a mené son travail de normalisation. L’auteur n’a pas reçu les épreuves, sur lesquelles une certaine madame Taylor a «corrigé» la ponctuation, ce qu’on appelle pudiquement une toilette du texte.
Autant dire que la nouvelle version publiée en traduction française est une véritable découverte. Comme un Ulysse de Joyce dont on n’aurait connu que l’adaptation en téléfilm et dont on découvrirait enfin la version originale, telle que l’a voulue son auteur, avec toute son audace et sa puissance (et la traduction de Josée Kamoun est à la hauteur de l’événement). Bien sûr, fondamentalement, l’histoire ne change pas. Jack voyage d’une rive à l’autre du continent nord-américain, New York, Chicago, Des Moines, Butte, Denver, San Francisco, L. A., Kansas City, Saint Louis, les couples se font et se défont, c’est la débrouille au quotidien, avec des heures fastes et des galères, mais chaque page est magnifiquement portée par le rythme, la langue, la puissance de vision, et ces anges vagabonds pétris de poésie et chargés de dope ou d’alcool ont une frénésie et une intensité qui font envie. Les personnages portent leur nom réel. Neal Cassady y prend de l’ampleur (notamment au regard de son « éducation » poétique par un professeur homosexuel). L’élan est parfait.
Cela suffira-t-il à convaincre ceux qui, à l’évocation de Kerouac, ont toujours un petit sourire condescendant ? Rien n’est jamais gagné, on le sait. La littérature est une affaire de solitude, et de malentendus. Mais, si l’on a un peu d’oreille, on est saisi par la prose de Kerouac, et la parution concomitante du Livre des esquisses y ajoute une dimension essentielle : petites notations sur le motif, ou au fil d’éclairs d’intelligence, d’intuitions fulgurantes - là encore : des visions (de gens, de paysages, de données généalogiques ou historiques), restituées dans leur force de surgissement, par fragments ramassés, entassés dans des carnets entre l’été 1952 et la fin de 1954 et dont l’auteur a fait lui-même l’édition quelques années plus tard, en 1959. Ce n’est pas une publication périphérique, mais un passionnant atelier de la création où se constitue le matériau de l’écriture et de la pensée. N’oubliez pas Léonard ou Michel-Ange : leurs esquisses ou ébauches sont des pépites. Celles de Kerouac aussi. Un grand écrivain est né, encore et sans fin. Bon été !