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Pierre Assouline

Arto Paasilinna, Le Cantique de l'apocalypse joyeuse

Sur le thème sombre de la fin du monde, l’auteur finlandais a écrit une fable allègre et sans morale.

Il faut prendre le titre au pied de la lettre, Le Cantique de l’apocalypse joyeuse (même si, en finnois, Maailman paras kylä, nous a tout l’air de vouloir dire autre chose), il s’agit bien d’un cantique, puisqu’on y chante encore à la pénultième page (« Sommes-nous en été en plein coeur de l’hiver ? »), d’une apocalypse, au sens étymologique de révélation puisque tout ce qu’on vient de lire nous avait été caché, au sens religieux de prophétique puisque le livre nous conduit jusqu’à l’an 2023, et au sens moderne car nous assisterons à la fin du monde en direct. Et joyeuse, l’apocalypse, car on n’a pas fini de rigoler, on a juste commencé, les survivants vous le diront. Nous devons également prendre le nom de l’auteur au sérieux, Paasilinna signifie « forteresse de pierre », et son livre nous offre une vue imprenable sur l’avenir incertain que nous méritons et le devoir d’y résister.

Ce Cantique réunit ce que nous préférons dans l’oeuvre du Finlandais, d’une part ces héros pris de « sisu », la maladie nationale et intraduisible, une persévérance proche de l’entêtement, un qui conduit soit à se surpasser, soit à se détruire, entre la colère du bûcheron, la débrouillardise du ronchon, et la dignité de celui qui peut tout perdre. Cette veine a produit les meilleurs livres d’Arto Paasilinna, Le Lièvre de Vatanen bien sûr, Le Meunier hurlant, La Cavale du géomètre et quelques autres. Et, de l’autre main, une fantaisie débridée, mâtinée d’utopie, de science-fiction, de fantastique, voire d’ésotérisme, faisant fi de vraisemblance, tout aussi formidable, mais d’un autre goût : Le Fils du dieu de l’orage, La Douce empoisonneuse, Petits suicides entre amis. La plupart de ces livres sont tirés du finnois par Anne Colin du Terrail qui écrit la langue de Paasilinna dans une simplicité d’évidence, la candeur de dire les choses les plus étonnantes avec aplomb, faisant parfois appel un vocabulaire rural oublié, spécialisé, qui tombe comme une manière de preuve, qui réconcilie la solidité du bon sens et l’intelligence de la fragilité. Bref, Le Cantique de l’apocalypse joyeuse est du meilleur Paasilinna.

Avant d’en venir au fait, il nous faut redire cette bizarrerie chronologique de la publication des romans de Paasilinna en français, tous chez Denoël. En 1989, Le Lièvre de Vatanen, le premier traduit (le cinquième publié à Helsinki), fut un coup d’éclat mérité, il s’en vendit plus qu’en Finlande. Sauf qu’il avait été publié en finnois quinze ans plus tôt, et comme Paasilinna continue d’écrire en métronome un roman chaque année, et Denoël d’en traduire un tous les deux ans, on comprend que ce lièvre-là n’est pas près d’être rattrapé. Cette politique légitime était une bombe à retardement qui éclate aujourd’hui dans ce Cantique comme la bombe H au printemps 2018 à la page 278, sans d’ailleurs faire beaucoup plus de victimes. Le livre a été écrit en 1990 et 91, publié l’année suivante, il raconte une histoire d’anticipation ancrée aux derniers faits réels connus au moment de la rédaction, en gros la chute du mur de Berlin et ses premières conséquences et il nous conduit, on l’a dit, vers la fin (provisoire ?) du monde, plus de trente ans après. Si bien que les deux premiers tiers du livre (on passe le cap de janvier 2007 page 187) disent des événements dont on sait qu’ils n’eurent pas lieu exactement comme décrits, pour en engendrer d’autres qu’on devine fondés sur cette distorsion avérée de l’Histoire. Mais qu’importe, ces mirages du temps ajoutent le trouble acidulé du futur antérieur à une lecture jubilatoire. Après tout, il n’est pas interdit de lire aujourd’hui 1984 d’Orwell, publié en 1949, sans chercher la petite bête.

Ce sont de grosses bêtes qui peuplent Le Cantique de l’apocalypse joyeuse, des gaillards, des colosses finlandais, des boeufs, des rennes, des élans et des ours. Première phrase et quelques suivantes : « Le grand brûleur d’églises Asser Toropainen se préparait à mourir (…). La semaine précédente, le médecin du centre de santé de Sotkamo était passé prendre la tension du malade. L’appareil de mesure avait explosé. C’était mauvais signe. » Le vieil homme fait venir son petit-fils, Eemeli, ancien PDG de la société Grumes et Billots du Nord afin de le charger de sa dernière volonté, surgie comme un remords rigolard de la part d’un ancien communiste bouffeur de curés : la création d’une Fondation sur ses terres et sa fortune, et l’édification en son centre d’une église en bois copiée sur un chef d’oeuvre d’architecture religieuse de 1777. Ce qui fut fait en marge de toute légalité, et au-delà de toute espérance puisqu’à la fin de l’histoire et de l’Histoire, la petite communauté abritera 15. 000 corps et âmes, peut-être les derniers à survivre en ce bas monde. Tandis que tout alentour s’effondre, famine, pénurie, une troisième guerre mondiale, et bientôt pire, ce carré perdu au fin fond de la Finlande s’organise, sans autre but que vivre, à l’ancienne puisque la modernité faillit. On réinvente, écolo malgré soi, autarcique sans le vouloir, Clochemerle des forêts glacées, santé de fer et absence de ridicule, on construit des prisons vides et des églises pleines, on pêche, on boit, on mange, on se reproduit un peu, les milices sont douces et les rivières poissonneuses quand tout explose autour de vous. A la Fondation Toropainen, on est généreux et raisonnables, prudents et aventuriers, courageux et tous partis pour devenir centenaires après qu’on se sera livré aux aventures les plus picaresques.

Paasilinna n’est pas un donneur de leçons, il aime raconter des histoires, c’est un homme qui a vu l’ours, qui l’a vu comme je vous vois. Sa fable n’a pas de morale, elle finit par des chansons, Saint-Pétersbourg est rayé de la carte, New York noyé dans ses ordures, Paris coule sous six mètres d’eau, l’Asie a disparu, le pôle nord a perdu le nord, le soleil se lève à l’ouest du mauvais pied. Justement, comme dit la chanson, nous survivrons.
 
Jean-Baptiste Harang
 
Le Cantique de l’apocalypse joyeuse
Arto Paasilinna
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail. Éd. Denoël, 336 p., 18 Euros.