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Pierre Assouline
Auteur

Minh Tran Huy

 

Notes

A lire
Sévère
Régis Jauffret
Editions du Seuil, 162 p., 17 euros.

 

Régis Jauffret, Sévère

Le crime de sang fascine les foules, mais aussi les artistes. L’exposition «Crime et châtiment» au musée d’Orsay en témoigne, qui veut explorer, à travers les oeuvres de Goya, de Vallotton, de Géricault ou encore de George Grosz, la puissance fantasmatique que la violence inspire, poussant les plus grands peintres à représenter exécutions, meurtres et assassins, jusqu’à constituer certains sujets de prédilection en archétypes, telle Charlotte Corday, tantôt magnifiée, tantôt accablée, par Jacques-Louis David, Paul Baudry ou Edvard Munch. Le constat vaut tout autant pour les écrivains ; c’est d’ailleurs à une autre femme criminelle - aux motivations plus passionnelles que politiques - que s’est intéressé Régis Jauffret dans son dernier texte, Sévère, où il tente de restituer par les mots ce que d’autres ont voulu faire par le trait et la couleur : une présence. Une manière d’être, de penser, de parler surtout. Son héroïne, ou plutôt son modèle, a occupé les gros titres des journaux en 2005, lorsque fut découvert le corps de son amant, le banquier Édouard Stern, abattu de quatre balles alors qu’il était attaché, moulé dans une combinaison de latex. Chargé de couvrir le procès pour Le Nouvel Observateur, au terme duquel Cécile Brossard fut condamnée à huit ans et demi de prison, l’auteur de Clémence Picot y prit un tel intérêt qu’il décida d’en faire un roman, repoussant à plus tard un projet de livre consacré à un autre fait divers, l’affaire Fritzl (ce cas autrichien, découvert en 2008, d’un père ayant violé et séquestré sa fille durant vingt-quatre ans).

Comme on s’en doute, il ne s’agit pas d’une investigation journalistique. Le superbe préambule de Sévère, qui donne une définition de la fiction en tout point admirable, affiche d’emblée la couleur: «Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. [...] Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. La tête sous l’eau, ils entendront leur coeur battre. Les phrases n’en ont pas.» Après cette amorce en forme de manifeste, le texte proprement dit épouse les pensées d’une femme en fuite, son errance physique et psychologique. Les souvenirs de son passé et de sa relation avec son amant ponctuent son itinéraire après son départ des lieux du crime - du taxi pour Milan à la cellule où elle purge sa peine, en passant par l’avion pour l’Australie et l’inévitable retour. Le mouvement est à la fois vaste et vain, une boucle immense mais close sur elle-même, à l’image de la vie d’une femme qui croyait se libérer grâce à ce qui précisément l’enfermait (une prison chasse l’autre) : l’argent. Un argent envahissant, dévorant, omniprésent, celui dont elle a tant manqué dans l’enfance, celui qui lui brûle les doigts aujourd’hui, celui après lequel court son mari jusqu’à épuisement pour l’entretenir, celui dans lequel elle voyait l’incarnation de l’amour que lui portait son amant - un million qu’elle a exigé et qu’il lui a donné, puis repris. Argent systématiquement lié au sexe et à la brutalité, entre la tentative de suicide et de meurtre de sa mère, un viol à l’âge de 10 ans par un ami de la famille dont on espérait un secours financier, les pratiques sado-masochistes avec celui qu’elle a fini par tuer. Autant de variations sur un même thème auxquelles répondent les versions de son mobile données par la protagoniste. «Je l’ai achevé pour ne pas qu’il souffre.» «Il m’avait confisqué cet argent pour m’obliger à l’assassiner.» «J’ai peut-être préféré le tuer pendant l’amour, pour lui épargner d’être assassiné dans la haine au fond d’une cave, sur un terrain vague, un dépôt d’ordures où on l’aurait retrouvé décharné par les rats.» Des variantes qui n’en sont pas et proposent moins des hypothèses, des directions ou des échappées, que des retours en spirale, à la manière d’une ritournelle mortifère et moribonde, avec un discours qui tourne en rond, revenant sur le meurtre comme une mécanique cassée : dans Sévère, tous les chemins mènent à ce gouffre insondable où l’histoire a fini et où est né le récit.

Tout l’intérêt du texte tient à la façon dont Régis Jauffret se réapproprie un fait divers pour en faire un objet langagier. À la manière dont il coule des éléments vrais, si médiatisés qu’ils sont reconnaissables par tous (les circonstances de la mort, la fuite éperdue de Cécile Brossard vers l’Australie, la fameuse phrase, à peine modifiée, qui aurait enclenché le processus fatal : «Un million de dollars, c’est cher pour une putain»), dans le creuset d’un style, d’une esthétique, d’une oeuvre. Sévère s’inscrit beaucoup moins dans le prolongement de l’affaire Stern que dans celui d’une lignée d’écrivains inspirés par le fait divers (de Flaubert et Stendhal à Truman Capote et Emmanuel Carrère), ainsi que dans celui du précédent texte de Régis Jauffret, Lacrimosa. On retrouve l’exploration d’une figure féminine troublée dont on tente de délabyrinther les pensées, un couple lié par un amour torturé, une issue tragique, et jusqu’à l’ancrage dans une réalité authentique - même si elle est beaucoup plus personnelle dans le cas de Lacrimosa, tombeau élevé à une amie suicidée par pendaison. Au-delà des déplacements, transferts, reconfigurations diverses sous le signe d’Éros et de Thanatos, l’auteur d’Univers, univers conserve ses dialogues dégraissés et ses phrases qui claquent, hérissées de métaphores sans apprêt, brillantes et crues. Évocatrices à l’occasion, à condition que le propos reste cruel : «J’ai été proche des hommes riches, ils me rassuraient. L’argent sent bon, ces types dégagent un parfum de banques d’affaires, de marbre rose, de tableaux de maître, de salons comme un parvis, de lits frais dont chaque jour le personnel change les draps, de piscine chaude, fumante, surplombant la ville dans l’air glacé de décembre.» Le titre du livre a sans doute à voir avec la nature des rapports entre les deux protagonistes et leur fin en forme de châtiment ; il désigne aussi un art poétique, une « manière » plus sèche et plus incisive que jamais, moins poignante que dans Lacrimosa, mais tout aussi troublante. Si Régis Jauffret jette un regard sans aménité sur son héroïne, il ne la juge ni ne la condamne pour autant : son seul but est de lui donner une voix, et de nous la faire entendre.