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Pierre Assouline
Auteur

Pierre Assouline

 

Notes

A lire
San-Antonio
Frédéric Dard
4 tomes, éd. Robert Laffont
«Bouquins», environ 1260 p. chacun, 28  euros le volume.

 

Frédéric Dard, San-Antonio

Que faire de Frédéric Dard ? On va avoir du mal à s’en débarrasser. Pourtant, si notre mémoire est bonne, dans ses dernières années, il ne manquait pas d’augures pour prévoir que, privée de présence charismatique dans les médias, de sa gouaille sur les ondes, de sa bouille à «Apostrophes», son oeuvre ne lui survivrait pas. Le fait est que, dix ans après sa mort, elle est là et elle vous emmerde. Les experts en taxinomie littéraire ont d’autant plus de mal à la ranger qu’elle dérange. Non par sa charge subversive (encore que...), mais parce qu’elle fait tache dans le paysage des lettres françaises comme du gros rouge sur une nappe bien repassée. De plus en plus de colloques savants seront consacrés à cet écrivain dans les années à venir. On épluchera ses lectures de jeunesse (Hugo, Balzac, les grands feuilletonistes, Bibi Fricotin...) pour déceler comment elles ont irrigué sa fantaisie et son imagination. Ces volumes de « Bouquins » lui vont comme un gant. C’est une Pléiade du pauvre ornée de couvertures vulgaires aux tons criards, l’illustration en parfaite harmonie avec les titres (Des dragées sans baptême, Passez-moi la Joconde, Fais gaffe à tes os...). On dirait ses cravates. Il est vrai qu’il avait un goût de chiotte. Qu’importe puisque son massif romanesque s’impose telle une «Comédie humaine» en 175 épisodes. On n’en est qu’aux années 1950 ; ça sent encore l’après-guerre avec son fumet de Résistance, de collaboration et d’espionnage. Les personnages s’installent. Ça ne va pas tarder à gicler. Vivement les prochains volumes que l’on y retrouve le Proust du pipeline enchanté, le Joyce de l’ouvre-boîte smyrniote, le Faulkner de la brouette thaïlandaise...

On pourrait fignoler dard-dard plusieurs volumes de «Brèves de comptoir» avec les maximes chues tant de son oeuvre que de ses interviews. Car, s’il est bien un écrivain dont les épanchements devant les micros et caméras comptent autant que ce qui est sorti directement de sa plume, c’est bien lui, le grand prolifique. Il en faisait trop en tout. Ça partait, ça ruisselait et ça emportait le morceau. On dira que c’était grâce à l’humour, à la bonne humeur en paravent de la puissante tristesse, au feu d’artifice lexical, mais ce serait oublier que, si l’homme était tant aimé, son oeuvre tant goûtée, c’était aussi pour leur absolue sincérité. Ce qui n’est pas nécessairement une qualité en littérature. Disons que son cas est l’exception qui confirme la règle. À condition de ne pas céder à la tentation d’en faire un homme à deux têtes, créateur éclipsé par sa créature - Frédéric Dard écrasé par San-Antonio. Trop facile et vaine, la théorie du dédoublement. On retrouve sa faconde dans ses obsessions, et réciproquement. Tous ne faisaient qu’un, qui était Dard.

À d’autres la Correspondance sur papier bible avec appareil de notes, à lui le racontage de mézigue dans toute sa crudité. Il s’y révélait dans sa profonde mélancolie, bourrelé de ses solitudes : il ne fallait jamais le secouer car il était toujours plein de larmes. Ne pas oublier qu’il avait failli ne pas se manquer, un vrai suicide de paysan, à la corde, n’eut été le bruit du tabouret qui alerta sa femme à l’étage en dessous. Son rosebud ? Non pas une luge dans la neige mais un fauteuil en osier. Ça se passait dans son adolescence, à Bourgoin-Jallieu (Isère). Son père avait eu un revers comme on dit ; les huissiers avaient sonné ; Frédéric, caché en surplomb, les avait observés tandis qu’ils saisissaient les biens ; jamais il n’oublia l’instant où ils s’emparèrent du fauteuil en osier dans lequel son père lisait le journal ; au soir de sa vie, il en pleurait encore. Celui qui tentait de le réconforter en soulignant la réussite du fils, comme si la fortune de l’un compensait l’infortune de l’autre, se voyait aussitôt opposer un doux mais ferme: «Je resterai toujours le fils du jardinier.» Entendez que non seulement ça ne lui était pas monté à la tête, mais qu’il était assez lucide pour déceler dans le regard des autres qu’il ne serait jamais de leur monde. Tant mieux, car l’écrivain forain aux manières de nouveau riche y eût laissé son âme. Ainsi un non-conformiste du roman populaire trace-t-il son sillon loin de l’esprit de consensus («C’est con, ça sent, ça use»). Qu’il ait été longtemps tenu en lisière du milieu littéraire, c’est évident ; mais François Rivière, son biographe et préfacier avisé de ces quatre «Bouquins», a raison de rappeler qu’il était également tenu à distance par « la grande famille du polar made in France ». Pas assez Marlowe, son San-Antonio. Trop franchouillard. On comprend mieux les sentiments filiaux qui l’avaient attaché à l’auteur du Passage de la ligne, qui ne se faisait pas plus d’illusions de ce côté-là, Georges Simenon, qu’il admirait aussi pour son génie de romancier en réglant l’affaire d’une formule: «Dard est un sous-Simenon, mais Simenon n’est pas un soudard.» Si l’on veut faire vivre cette oeuvre, il conviendra surtout de rendre hommage à sa langue. Les néologismes, métaphores, tropes et solécismes intentionnels, c’est entendu. Du calembour considéré comme l’un des beaux-arts, cela va de soi. Mais au-delà ? Cocteau avait eu du nez, lui qui, très tôt, loua en Dard l’inventeur d’une «langue en relief». On savait l’importance de l’axe Villon-Rabelais-Céline dans sa trajectoire, on découvre l’influence d’Alphonse Allais. Il aura tout de même noirci des dizaines de milliers de pages avec trois cents mots du dictionnaire et des milliers d’autres par lui inventés. À moins que ce ne soient des réminiscences de tous les argots engrangés dans son inconscient. Qu’importe puisqu’il fut le seul à les ressortir afin de les ranger sur le papier dans cet ordre-là. Fiévreusement, mais le sourire aux lèvres.