Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Il y a déjà longtemps que l’imagination littéraire a cessé d’être perçue comme une menace sérieuse par les puissants d’aujourd’hui. La meilleure façon de la neutraliser, nous rappelle Jacques Bouveresse, dans un ouvrage salubre (1), consiste à la combler d’honneurs et à faire simultanément en sorte qu’elle n’exerce aucune influence sérieuse sur le traitement de questions essentielles. C’est ce que suggérait Musil quand il faisait remarquer que l’esprit, aujourd’hui, touche tout au plus 0,5 % de ses créances et se trouve paré, en contrepartie, du titre de créancier honoraire.
La poésie échappe à ce piège contemporain. Sans doute parce qu’elle est bien davantage qu’une activité littéraire qui, trop souvent, s’apparente à une production de textes où le créateur est moins l’auteur que son éditeur (à l’image de l’industrie cinématographique où seul le producteur compte). La poésie, depuis Dante et Pétrarque, pour reprendre la datation d’Yves Bonnefoy, est aussi une des expériences fondamentales de l’existence et de la pensée. Telle est bien la leçon que nous livre Béatrice Bonhomme avec la biographie intellectuelle qu’elle consacre à Pierre Jean Jouve dans l’admirable collection « Le Cercle des poètes disparus », aux éditions Aden (2). Un livre passionnant qui démontre qu’il est possible, dans le même mouvement, de sonder les abîmes de l’inconscient humain et d’être, avec Gloire, un important acteur de la résistance intellectuelle contre le nazisme.
Dans son Journal, Paul Klee note : « Je suis inaccessible. Car j’habite aussi bien chez les morts que chez ceux qui ne sont pas encore nés. Un peu plus près du coeur de la création que d’habitude. Et cependant, pas encore aussi près qu’il le faudrait. » Dans son journal littéraire (3), Claude Michel Cluny reprend cette phrase et propose la traduction de Klossowski : « Un peu plus proche de la création que de coutume, bien loin d’en être assez proche. » On comprend que cette version plaise dans sa « clarté » toute héraclitéenne ; on préférera toutefois la première, qui pourrait être l’épitaphe des poètes d’une manière générale. Il y a quelque chose de très simple mais également de complexe dans la démarche poétique. Une obstination qui peut offrir à ces temps en quête de sens moins une quelconque leçon que l’exemple d’une recherche de vérité. C’est en s’approchant, en effet, au plus près du coeur de la création que l’on obtient cette fameuse pensée critique qui, toujours pour Yves Bonnefoy, est seule en mesure de délivrer nos sociétés d’une tentation toujours renaissante sous des masques successifs : la « propension aux idéologies qui aiment la mort et veulent le meurtre ».
Que tous ceux qui sourient à cette idée se souviennent un instant de la haute figure d’Ossip Mandelstam qui passa les dernières années de sa vie, comme le rapporte Philippe Jaccottet, à réciter aux autres prisonniers du goulag des poèmes de Pétrarque. Rien n’était plus éloigné du poète italien que ces déportés - souvent des opposants politiques. Pourtant, ils écoutaient dans la faim et le froid. Dans ce cas, la poésie, note justement Jaccottet, est «un peu comme la goutte d’eau pour un homme qui marche dans le désert, quelque chose qui, tout à coup, prend un poids d’infini». Cette parole au nom de la vie, nous n’en aurions connu presque rien si l’amour insensé de Nadejda Mandelstam ne lui avait fait apprendre par coeur les poèmes de son mari, les cachant au fond d’elle-même, là où les sbires de Staline ne pouvaient les débusquer. Tout avait été soigneusement brûlé des écrits du poète. La parole de sa femme, sa fervente mémoire, l’ont sauvé de la nuit. La poésie, comme la chouette de Minerve, ne prend son envol qu’à la tombée du jour.