Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Underworld USA de James Ellroy est le dernier volet de la trilogie commencée avec American Tabloid.
Comment reconnaît-on un romancier de génie ? À sa capacité à imposer sa vision du monde, même quand celle-ci semble éminemment subjective. Ainsi le maître du polar James Ellroy, qui, dans son dernier livre, Underworld USA, déploie tous ses moyens narratifs et une armée de personnages pour nous rallier à son joyeux credo : l’histoire des États-Unis s’assimile à un vaste roman noir, avec le crime pour moteur principal et la lutte des classes ou des minorités comme outil de propulsion très auxiliaire. Cette idée paranoïaque affleurait déjà dans nombre de ses douze romans précédents, tels Le Grand Nulle Part ou Le Dahlia noir. L’auteur s’y servait de l’enquête policière non comme d’un prétexte, comme beaucoup, mais comme d’un véhicule pour explorer une époque (les années 1950) et des milieux (du crime, du syndicalisme, du cinéma, du PC californien...).
Sa trilogie américaine, dont Underworld USA constitue le troisième volet, procède du mouvement inverse : au lieu de partir du polar pour écrire l’histoire, James Ellroy part de celle-ci pour écrire un roman policier. Et démontrer que les séismes qui ont agité l’Amérique du XXe siècle - Vietnam, baie des Cochons - trouvent leur origine dans un milieu souterrain (underworld) et criminel, même si les hommes de loi y abondent. American Tabloid et American Death Trip appuyaient cette thèse en explorant les coulisses de deux assassinats centraux dans la dramaturgie du XXe siècle : celui de John The K - comme ses amis gangsters appelaient Kennedy - et celui de Martin « Lucifer » King - comme le dénommait son ennemi Hoover. Underworld USA, qui couvre le mandat Nixon, soutient la même idée, mais ouvertement : « La véracité pure des textes sacrés et un contenu du niveau des feuilles à scandale », annonce l’un de ses personnages, fournissant du même coup un bon résumé des aspirations d’Ellroy. La rédaction d’un texte qui sanctifierait la vérité, non l’histoire, et appliquerait à celle-ci le traitement que les revues hollywoodiennes - qui passionnaient jadis le jeune Ellroy - réservent aux starlettes.
Mettre à nu les années 1968-1972. Ellroy sait qu’un tel projet passe d’abord par la langue, premier vecteur de l’esprit d’une époque. De là les inflexions traînantes que prennent ses Blancs racistes lorsqu’ils singent les Noirs (l’opération anti-Black power du FBI adopte l’intitulé révélateur de « méééchant frère »), de là les K qui Kontaminent le récit kand il évoke le Ku Klux Klan... N’en déplaise à ceux qui, déconcertés par la sécheresse de son écriture, prennent Ellroy pour un rédacteur de plans détaillés, ce dernier se veut aussi un formaliste. Mais un formaliste de roman noir, dont le style, au lieu de chercher la beauté, vise à restituer l’expression - souvent abjecte et brutale - propre aux milieux occultes. Ce que l’on nous montre s’explique par ce que l’on nous cache, et ce que l’on nous cache ne peut se raconter qu’en prenant les voix de ceux qui oeuvrent dans l’ombre. Ce parti pris transforme Underworld USA en vaste polyphonie policière, où interviennent quelques choeurs - l’ineffable et authentique troïka mafieuse formée de Santos Trafficante, de Carlos Marcello et de Sam Giancana - et de nombreux solistes : Hoover, patron indéboulonnable du FBI - puisqu’il détient, sous forme de dossiers, toutes les perversions des puissants -, dont le roman retrace la chute dans une sénilité le rendant plus dangereux encore ; le milliardaire Howard Hugues, dit « Dracula » en raison des litres de sang que sa psychose hygiéniste l’oblige à s’injecter ; le magouilleur Richard Nixon, soupçonné de sado-masochisme et allié des mafieux... La plume sarcastique d’Ellroy n’a pas besoin de se forcer pour donner à ces figures historiques l’allure de créatures jaillies de l’imagination d’un romancier noir.
Mais, comme toujours chez Ellroy, le beau rôle - la narration - appartient aux subalternes : le génial Crutch (réminiscence de la dérive passée de l’auteur), devenu détective privé grâce à une habitude discutable que son créateur partageait avec lui (« petit, tu veux faire le voyeur, je vais te payer pour cela ») ; l’agent Dwight Holly, rescapé des tomes précédents, « bras armé de la loi » et instrument des crimes de Hoover ; l’ex-policier Wayne Jr, enfant d’un cadre du Ku Klux Klan, parricide récent, que l’on retrouve soignant le cancer de sa complice, maîtresse et ex-belle-mère ; Marsh, flic noir cynique, génie de l’infiltration ; Scotty, flic blanc cynique, quatorze braqueurs au compteur (« Le hasard a voulu que je me trouve au fond de la boutique, avec un fusil à pompe Remington »)... À l’image des peintres des batailles d’antan, Ellroy s’intéresse au sort de chaque soldat. Et puisque les pantins se révèlent aussi marionnettistes, l’ensemble accède à la cohérence naturellement. Mille faits, cent fils narratifs relient les personnages, qui pourraient fournir la matière d’autant de paraboles policières sur la déchéance, la rédemption... Et d’autant de polars réalistes.
Comment la mafia a fait élire Nixon en sabotant la campagne Humphrey avec l’accord tacite du FBI. Comment le FBI a voulu déconsidérer les mouvements d’émancipation noirs en les impliquant dans le trafic d’héroïne. Comment le trafic d’héroïne a pu financer des attentats d’extrême droite à Cuba. Comment le Cuba de Batista - un paradis pour casinos mafieux - a failli ressusciter en République dominicaine... Et, au centre de ce noeud d’intrigues, l’énigme d’un braquage jamais éclaircie et la silhouette d’une charismatique militante, la Déesse rouge. Celle-ci appartient à la part ouvertement fictive du récit. Pour le reste, seul un spécialiste de la période pourrait démêler l’avéré du douteux. Le lecteur ordinaire, lui, se retrouve dans la peau d’un suspect cuisiné par un policier ellroyen. Matraqué de coups de poing, harcelé de fulgurances narquoises, la tête plongée dans un épais bouillon d’infimes secrets et de gros complots, il ne lui reste d’autre choix que de se ranger au credo de l’auteur : oui, c’est bien là, au fond du caniveau, que se joue le destin des États-Unis. L’histoire est un roman noir. Si cela ne grandit pas ses acteurs, le genre en sort anobli.