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Pierre Assouline
Notes

(1) Dans le dehors du monde. Exils d’écrivains et d’artistes au XXe siècle, Jean-Pierre Morel, Wolfgang Asholt et Georges-Arthur Goldschmidt (dir.), éd. Presses Sorbonne nouvelle, 364 p., 25 euros.

 

En exil

Habiter sa langue en poète et être étranger dans son propre pays. L’écrivain est présent tout en séjournant dans le dehors du monde, comme nous le rappelle un récent colloque de Cerisy dont on vient de publier les actes (1). L’exil est un territoire littéraire. Tous les personnages de Kafka sont des exilés: Karl Rossmann en Amérique, l’arpenteur, et aussi Joseph K., exilé par son procès dans sa propre chambre, sa propre ville. Exilé lui-même à Paris, Walter Benjamin relisait Kafka, et surtout Proust. Dans une lettre adressée à Adorno en mai 1940, Benjamin relève le célèbre passage de Sodome et Gomorrhe où « la complicité entre invertis est comparée à la constellation particulière qui détermine le comportement des juifs entre eux ». Et de souligner combien Proust eut l’intelligence de comprendre la structure précaire de l’assimilation, combien ce sentiment est très profondément enfoui (mais non pas inconscient pour autant) au coeur de La Recherche.

Demain s’est écrit hier. Il fut un temps, pas si éloigné, où la France accueillait à chaque secousse politique des dizaines de milliers de réfugiés. Parmi eux, on comptait, bien sûr, nombre de romanciers, de poètes, de dramaturges, d’artistes. Dès le XIXe siècle, Paris était devenu la terre d’asile pour des Allemands comme Heinrich Heine, mais aussi pour des Polonais, des Arméniens, des Grecs, des Italiens. Dans les années 1930, un poète russe, rédacteur d’une importante revue de l’immigration russe, Sovremennye zapiski, pouvait entamer son exposé lors d’une réunion littéraire en affirmant: «La capitale culturelle de la Russie est désormais Paris.» À la même époque, Nabokov, qui fut un des rares grands écrivains émigrés à rester longtemps à Berlin, vint à Paris. Avant de passer au crible les maîtres russes du XIXe siècle, il se lança dans une polémique acharnée contre les écrivains du Grand Siècle français. Cet exilé s’inscrivait ainsi dans une tradition littéraire, il se créait une généalogie française.

Pascal Garnier vient de rejoindre Le Grand Loin (titre de son dernier roman, paru en janvier dernier chez Zulma). Il a su nous rendre proches de son univers noir, nous serrer le coeur en mettant en scène avec des mots familiers mais justes, et des silences qui l’étaient encore plus, des personnages simples, cabossés par l’existence. Sa tendresse, son réalisme, son humour désenchanté. Frontalier des lettres, il se tenait dans chacun de ses romans à la lisière, à cet emplacement précis où une existence peut basculer, où l’homme est un voyageur sans bagages. Son souci des autres passait dans son écriture, et il pouvait ainsi affirmer - si loin de la majorité des auteurs contemporains: «Un bon auteur. C’est un auteur qui ne se voit pas. Ce sont les personnages qui comptent.» L’auteur de Comment va la douleur? évoque sa seconde naissance grâce à la littérature dans «Pascal Garnier par lui-même», mis en ligne par son éditeur, Zulma: «J’ai 35 ans. Ne s’évadent que ceux qui sont incarcérés, et d’une certaine manière c’est mon cas. Je n’ai plus le choix, ma seule issue c’est le format 21 x 27 d’une page blanche.» Ce texte d’un écrivain que l’on a comparé non sans raison à Bove, à Hardellet, à Simenon, à Calet, était une sorte de contre-épreuve qui mettait en évidence le bienfait incommensurable de la littérature comme intelligence suprême du monde, de notre époque, de la psychologie, en relation directe avec tout ce qui donne son poids à la vie.