Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Publier ou ne pas publier ? Il y a, nous assure-t-on, une «affaire Nabokov». La polémique est vieille de deux ans mais connaît une nouvelle vigueur avec la publication de L’Original de Laura chez Gallimard. Rappelons que, longtemps indécis, le fils de l’écrivain a décidé de porter à la connaissance du public ce manuscrit inachevé (138 fiches bristol), enfreignant ainsi la volonté de l’auteur, qui avait demandé peu avant sa mort la destruction de cette mince ébauche de roman. J’avoue avoir été dubitatif sur l’opportunité de publier un tel texte avant d’avoir eu entre les mains l’édition faite par Gallimard (1). Et là, il faut bien concéder que la maison d’édition a montré beaucoup de tact et d’élégance, prouvant que le véritable sens de sa démarche visait non pas, comme il l’a été écrit excessivement, à fouiller les poubelles d’un mort, mais à porter à notre connaissance une pièce non négligeable à la compréhension de Nabokov. Ce livre n’est, en effet, nullement présenté comme un «roman», mais bien comme un objet d’étude littéraire. La présentation même n’est pas sans rappeler le «garde-manger» de Balzac évoqué dans ce numéro (p. 100-102). Les ennemis de cette initiative en ont exagéré les défauts, et ses défenseurs, les mérites. Reste quelques passages saisissants et émouvants comme celui où l’héroïne rêve que ses doigts de pieds, tout comme les marges du biscuit qu’elle trempe dans son thé, vont se dissoudre en une bouillie sucrée.
Dans Mon coeur mis à nu, Baudelaire écrit: «Consentir à être décoré, c’est reconnaître à l’État ou au prince le droit de vous juger, de vous illustrer.» Il fallait sans aucun doute publier Mes prix [mépris?] littéraires de Thomas Bernhard (2), car cette variation de quelques dizaines de pages autour des récompenses reçues par l’écrivain autrichien est un petit chef-d’oeuvre d’humour noir sur les rapports incongrus qu’entretiennent la littérature et les honneurs. Vieux débat, mais qui a pris un tour plus menaçant. Voilà pourquoi Bernhard ne se contente pas d’épingler «son» pays qui a banni les plus grands esprits, exila Broch et Canetti et réduisit Musil à un état proche de la famine. Son courroux s’étend plus largement à tous les prix de drapiers camouflés en illustration et défense d’une ancienne gloire locale, à toutes ces entreprises fomentées par les philistins qui veulent, par ce biais, prendre leur revanche sur les créateurs. Pour une fois, la haine de Bernhard prend une forme plus ludique quand, habituellement, «à force de s’attaquer au même tronc d’arbre», elle s’apparente à «une scie monotone et émoussée qui n’en finit pas de vrombir et de racler», ainsi que l’a récemment suggéré George Steiner (3).
Parfois contesté, souvent décrié, Maurice Blanchot n’en reste pas moins l’auteur qui a proposé, depuis le milieu du XXe siècle, une des réflexions les plus riches et nouvelles sur la littérature. Dans un court et lumineux essai (4), Yun Sun Limet revisite ce Blanchot critique sans jamais écarter la question du politique. On doit à cette universitaire, également romancière, de belles fulgurances quand elle évoque, par exemple, la fameuse phrase faisant office de biographie de l’écrivain, au dos des livres de Blanchot: «Sa vie fut entièrement dévouée à la littérature et au silence qui lui est propre.» Cette sentence a nourri les arguments des détracteurs de l’auteur de Thomas l’obscur. Or, souligne Yun Sun Limet, il ne s’agit pas ici d’une sorte de culte du silence, qui ferait de cette absence de paroles le sommet paradoxal de l’art littéraire, mais d’une menace permanente qui chevauche aux côtés de la littérature. Celle-ci doit toujours se colleter avec ce danger, même si cette lutte est aussi vaine que les battements d’ailes du cygne mallarméen emprisonné dans les glaces. Le silence - le blanc - pose la question de l’existence même de la littérature. Ou, pour reprendre cette interrogation de l’auteur de l’essai : pourquoi y a-t-il de l’être/des lettres plutôt que rien ?