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Pierre Assouline
Notes

(1) Éloge de l’apostat. Essai sur la vita nova,
Jean-Pierre Martin, éd. du Seuil, «Fiction & Cie»,
290 p., 19,50 euros (lire aussi Le Magazine Littéraire n° 497, p. 37).
(2) La Préparation du roman, Roland Barthes,
éd. du Seuil/Imec, 2003, 476 p., 25 euros.

 

Éloge de Jean-Pierre Martin

Avis aux apprentis romanciers : frottez-vous aux erreurs de l’engagement, ne ratez pas les meilleures occasions, plongez-vous jusqu’au cou dans l’abjection de votre époque, et votre postérité est assurée à condition que vous restiez toute votre vie un sectateur enragé. Le stupide XXe siècle n’a-t-il pas consacré des pelletées de fausses gloires plus survoltées que révoltées, sous prétexte que celles-ci demeuraient fidèles perinde ac cadaver à une idée, à une identité formatée, à une école, à un parti? Parce qu’il est une savante et lucide défense et illustration du reniement, de ce geste qui consiste à briser une allégeance et que l’on croit flétrir du mot d’« apostasie », Éloge de l’apostat (1) est un vrai bol d’air, un livre salubre, une fête joyeuse de l’esprit. Son auteur, Jean-Pierre Martin, avait déjà publié un essai-pamphlet détonant contre Céline, présenté comme un roman, une biographie lumineuse d’Henri Michaux et un livre extravagant sur la honte comme forme et comme objet de l’oeuvre littéraire. Autant dire qu’il ne manque pas d’audace.

L’exercice de désillusion qui nous est proposé ici prend sa source dans la propre expérience de Jean-Pierre Martin. Militant de la Gauche prolétarienne, il a renié un temps tout ce qui pouvait de près ou de loin l’éloigner de la révolution, à commencer par les livres. Il est, aujourd’hui, un des plus fins connaisseurs de la littérature contemporaine, capable de nous faire tour à tour voyager en compagnie de Michaux, Bernanos, Orwell, Nizan, Koestler, Gide, Sartre, Duras, Fitzgerald, Gary, Leiris, Artaud… et Barthes, bien sûr, qui lui fournit en exergue à son chapitre «L’autodissolution» cette phrase tirée de La Préparation du roman (2) : «Je veux signaler en passant que “changer” est un acte qui pose beaucoup de problème à la Doxa: l’infidélité est toujours mal vue – je dirai même lorsqu’on peut l’appeler “conversion”: ce que la Doxa admire, c’est la fixité, l’endurance de l’opinion (pourquoi ? Peut-être reste de la morale féodale).»

Pour être singulier, il faut être pluriel,
c’est- à-dire se tenir prêt à tout moment à nous embarquer pour une vita nova. Voilà pourquoi l’essai de Jean-Pierre Martin, tant par l’ampleur du style que par le souci d’enfreindre les assignations à résidence, va plus loin qu’un plaidoyer érudit et passionné contre ce que Leiris a appelé «la lassitude de n’être que soi» et pour ce que Robert Antelme désigne comme «l’aventure extraordinaire de se préférer autre». Car cet essai est, en lui-même, une illustration du caractère ondoyant de la vie, parvenant à concilier une réflexion sur le désenchantement à l’encontre des idéologies radicales et totalitaires, une analyse de la mue esthétique qui accompagne, le plus souvent, ce détachement et une étude sur la difficulté qu’il y a à se sculpter sans renier ses vies successives. Jean-Pierre Martin nous rappelle qu’aucun rôle, aucun engagement ne peut me contenir assez pour qu’il me soit impossible de me comprendre sans lui. Aucune identité ne peut m’être si essentielle que m’en détourner mettrait en péril la personne que je suis. Nous définir, nous dé-limiter, c’est, à coup sûr, nous enfermer. Ce que Vailland résume par son bilan: «Dix ans voués à la passion d’amour, dix ans à l’opium, dix ans à la politique». L’homme est une perpétuelle question, et il n’est même que cela. Il faut le laisser se déployer, lui permettre d’ouvrir tous les possibles. Quand bien même il lui est douloureux de tuer ce que saint Paul nommait «le vieil homme».