Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Etienne Balibar, qui fut l'un des élèves et collaborateurs les plus connus d'Althusser, a développé depuis, en rompant pour une part avec ses « thèses » d'origine (celles de Lire le Capital), une oeuvre de philosophie politique qui constitue une interrogation continuée sur la philosophie de Marx et un effort pour définir une politique d'émancipation dans un cadre élargi, celui d'une « politique des droits de l'homme » qui n'hésite pas à puiser son inspiration dans la tradition démocratique française ou dans des philosophies du droit naturel.
L'approfondissement des difficultés attachées à certains concepts marxiens, comme celui d'idéologie (n'y a-t-il d'idéologie que « dominante » ? qu'en est-il de « l'idéologie des dominés », d'une « idéologie prolétarienne » ou d'une « idéologie marxiste » (1) ?), ou de politique (illusion, instrument de domination, mais aussi pôle d'organisation) marque la permanence des préoccupations « althussériennes » de Balibar, mais débouche dans les années 1980-90 sur une proposition bien peu conforme à l'orthodoxie marxiste : les « idées dominantes » sont moins celles de la classe dominante que celles qui permettent aux « dominés » d'énoncer « leur droit théorique à la reconnaissance » de telle sorte qu'ils n'ébranlent pas mais confirment la validité de ces principes (2).
Cette affirmation procède en fait d'une analyse renouvelée (et d'une réhabilitation) des principes de la démocratie politique et des droits de l'homme : ainsi Balibar souligne-t-il, dans Les frontières de la démocratie (La Découverte, 1992), la profondeur de ce qu'il désigne (d'un néologisme), comme « proposition de l'égaliberté » dans la Déclaration de 1789 : l'affirmation fondatrice qu'il n'y a pas de liberté sans égalité ni d'égalité sans liberté frappe d'instabilité essentielle les « frontières » de la démocratie, mais dans la perspective même d'une « extension » de ces frontières, dont l'exigence d'« égale liberté » est le moteur, au travers des luttes et des revendications.
Cependant, la réflexion de Balibar sur l'horizon d'« autonomie » de la politique ne se sépare pas d'une interrogation sur les « conditions » présentes de la politique, ou sur « l'autre de la politique » que représente l'économie, en une actualité marquée à la fois par le débordement de l'Etat-nation, par la « mondialisation » économique (annoncée par Marx) et par une résurgence des « identités » qui prend parfois la forme du racisme (3). Au long d'un travail amorcé avec le « braudélien » I. Wallerstein, Races, nations, classes (La Découverte, 1988), Balibar a développé une théorie des « identités ambiguës », constituées à la faveur d'identifications partielles, de « subjectivations » et de « désubjectivations », au sein de ce « changement » permanent qu'est la dynamique économique capitaliste, avec la « violence fonctionnelle » que celle-ci comporte pour les « populations excédentaires sur le marché mondial ». Constatant qu'un nouveau racisme est né de la déstabilisation économique de « l'Etat social-national » et de l'Etat-providence, Balibar prône un nouvel « internationalisme qui ne serait plus fondé immédiatement sur une "base de classe", cherchant à en exprimer mythiquement et messianiquement l'identité » (La crainte des masses, p. 368), mais qui aurait pour enjeu le « contrôle démocratique à exercer sur les contrôleurs des frontières », Etats ou instances internationales (ibid., p. 380), plutôt que la construction d'un « monde sans frontières ». De là procède une série d'interventions militantes et théoriques en faveur du « droit de cité » de ceux que Jacques Rancière nomme les « sans-part » (4). Balibar concilie ainsi certaines ressources marxistes dans l'analyse des violences structurelles de « l'économie-monde » contemporaine avec une conception des contre-pouvoirs dont la provenance est plutôt libérale, - en un retour critique sur le refus qu'ont manifesté quelques grandes révolutions du siècle de « courir publiquement le risque de l'intelligence » (5).
Jean-Claude Monod