Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
«La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent », écrivait-il en 2004 dans Les Hommes à terre (éd. Métailié). Du rêve et du voyage, Bernard Giraudeau aura nourri son œuvre littéraire commencée en 1992 en parallèle de sa carrière d’acteur, et poursuivie contre vents et marées jusqu’en 2009. Le comédien s’est éteint des suites d’un cancer le 17 juillet. Il avait signé une dizaine de romans ainsi que des adaptations pour le cinéma.
Bernard Giraudeau n’était pas que le comédien abonné aux rôles de séducteurs que l’on sait. Il a également écrit plusieurs romans largement inspirés de ses rêves d’évasion. Et pour cause, né à La Rochelle le 18 juin 1947 d’un père militaire, fils de cap-hornier, il s’engage à 16 ans dans la marine nationale, sur la Jeanne d’Arc précisément, navire-école qui vient d’être démantelé dans le port de Brest. Après deux tours du Monde, il revient chez lui, à La Rochelle. Il a 22 ans et tente une autre aventure, celle des planches, en se liant à une troupe de comédiens itinérants. Une expérience qui lui donnera envie de rejoindre le Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Il se verra récompenser du prix de comédie classique et moderne pour son interprétation du monologue de Figaro, et ne quittera plus le théâtre. La reine de Césarée de Brasillach, Sur le fil de Fernando Arrabal, Le Prince de Hombourg de Von Kleist, La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux, Beckett ou l’amour de Dieu de Jean Anouilh, L’importance d’être constant d’Oscar Wilde, ou encore Richard III de Shakespeare… Il aborde des dizaines de pièces et d’auteurs par les rôles qu’il interprète jusqu’en 2005. Et s’il fut trois fois nommé aux Molières sans jamais être récompensé, il en présida tout de même la 23e cérémonie en 2009. Le cinéma lui ouvre ses portes en 1973 et Giraudeau campe son premier rôle significatif dans Deux hommes dans la ville aux côtés de Gabin et Delon. Le septième art lui associera souvent dans les années 80 une image de séducteur, avant qu’il lui soit confié des rôles plus denses comme en 1983, dans Rue barbare de Gilles Béhat. Quand il passe derrière la caméra en 1991, la tentation littéraire est déjà là puisqu’il adapte un roman d’Andrée Chédid intitulé L’Autre. Sa deuxième réalisation n’est, elle, rien moins que l’adaptation de son propre roman Les Caprices d’un fleuve (éd. Mille et une nuits). Livre ayant rencontré son public en 1996 et dont l’histoire se déroule au Sénégal pendant la Révolution Française. Histoire d’auteurs toujours, il semble que sa carrière entrelace la comédie au monde des lettres ainsi qu’au voyage puisque, la même année, il incarne Saint-Exupéry dans une fiction télévisée de Robert Enrico. Il signera également plusieurs documentaires et carnets de voyages et continuera, toute sa riche carrière durant, à alterner les rôles au cinéma et au théâtre avec la réalisation mais aussi et toujours l’écriture. «Je suis né dans un milieu modeste et sans culture. Le voyage a été ma seule école, la fuite est devenue ma psychanalyse, la seule manière d'entrer en moi-même et d'y être bien». Voilà de quoi nourrir Le Marin à l’ancre (2001), Les Contes d’Humahuaca (2002), Les Hommes à terre (2004), Les Dames de nage (2007), entre autres, titres publiés chez Métailié, La découverte de son cancer du rein en 2000 ne freine pas pour autant sa soif de création sinon la stimule. L’écriture aussi lui apportera le succès. Les Dames de nage s’est classé quinzième des ventes de romans en France en 2007, et son dernier roman, Cher amour, paru en 2009 a reçu le prix Marc Orlan. Le Marin à l’ancre, Les Dames de nage et Les hommes à terre seront prochainement réimprimés chez Points. Dernière œuvre en date : Les Longues traversées (Dupuis), une bande dessinée scénarisée par le comédien et illustrée par Christian Cailleaux, qui devait paraître en octobre, et dont la publication vient d’être repoussée au premier semestre 2011. Le cancer, que Bernard Giraudeau tentera de vaincre pendant dix ans, le pousse à soutenir les instituts Curie et Gustave Roussy, et à s’exprimer abondamment dans le but d’améliorer la prise en charge des malades. Voyageur et comédien donc, mais aussi homme de mots qu’il aura mis au service de son dernier combat, de son ultime voyage.