Mehmet Yashin : «Pour une zone d'Euro-littérature(s) »

L’interview exclusive du grand poètes turcophone Mehmet Yashin, qui participera au Tour de France des Ecrivains Européens, ainsi que des extraits de sa première anthologie en français.
Né en 1958 à Chypre, Mehmet Yashin, « homme de nombreux pays », est l’un des plus importants poètes turcophones. Trop diverse pour être caractérisée, son oeuvre se distingue cependant par un engagement humain qui s’oppose aux engagements politiques et des références venues du monde entier. Des textes qui ont attiré à leur auteur honneurs et désagréments : son premier recueil, Sevgilim Ölü Asker (Soldat mort mon amour), a reçu le Prix de poésie de l’Académie Turque, mais a aussi valu à Yashin d’être expulsé pour sa critique de l’approche turque de la question chypriote. Outre sept recueils de poésie, on lui doit deux romans (en cours de traduction). Le premier recueil de Mehmet Yashin, Constantinople n’attend plus personne, paraîtra en cours de mois aux éditions Bleu Autour. A cette occasion, Le Magazine Littéraire vous propose de découvrir l’oeuvre de Mehmet Yashin à travers quatre poèmes inédits (en fin d’interview), et un entretien exclusif avec leur auteur, réalisé à l’occasion du Tour de France des écrivains européens auquel il participe.
Vous participez au Tour de France des écrivains européens, organisé par la Maison des écrivains et de la littérature. Quelles étaient vos motivations ?
Comme les autres poètes et écrivains, j’écris dans une certaine isolation. Créer demande de rester seul, et je passe beaucoup de temps avec mon ordinateur et mes livres pour seule compagnie. Ce genre d’événement culturel, qui met en contact poètes, écrivains, et public, donne aux auteurs l’occasion de voir les réactions que suscitent leurs écrits.
Existe-t-il un lien entre la culture méditerranéenne et la culture française ?
Les littératures turques et chypriotes ont avec la France de forts liens historiques. La modernisation du Turc littéraire a commencé sous influence française, vers la fin du XVIIIe siècle. Quant à Chypre, c’est au Moyen âge, sous le règne des Lusignan, qu’ont été écrits les premiers textes en prose. A l’époque, les Chypriotes écrivaient dans une langue mélangée, en partie française et en partie grecque. Sous la domination des Lusignan, de nombreux styles littéraires européens –aussi bien que des thèmes folkloriques locaux- sont apparus à Chypre. Malheureusement, les nationalismes Grecs et Turcs n’ont pas laissé beaucoup de place aux sources que furent les littératures latines et catholiques italiennes et françaises. Pourtant, si on ne considère que l’histoire, on voit que Chypre a passé 600 ans sous domination italienne et française – soit plus d’années qu’elle n’en a vécues sous la souveraineté gréco-byzantine et turco-ottomane. Mais la politique officielle, dans la partie grecque et dans la partie turque, minimise l’importance de ces apports. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai jamais réussi, jusque-là, à me lier à la littérature française. Bien que mes poèmes aient été traduits en 20 langues, et publiés dans des journaux et anthologies, ils n’avaient jamais étés portés en français avant que les éditions Bleu autour ne décident de rassembler mes écrits sous le titre Constantinople n’attend plus personne.
Comment nous présenteriez-vous ce recueil français ?
Il rassemble 35 poèmes tirés de mes 7 recueils publiés de 1977 à nos jours. Des poèmes que j’ai écrits entre 19 et 48 ans. Alain Mascarou, qui les a portés en français, est un fabuleux traducteur. Il a une sensibilité profonde pour la poésie, et une compréhension sophistiquée, philosophique des idées qui l’animent. Je m’estime chanceux de l’avoir pour traducteur. Il a choisi les poèmes, donné son titre au recueil. Et même rédigé son introduction en y ajoutant deux de mes essais en appendice.
Comment un poète, pour lequel la forme prime avant tout, perçoit la nécessaire trahison que représente une traduction ?
D’ordinaire, je ne n’interfère pas avec le travail du traducteur. Traduire des poésies est extrêmement difficile, particulièrement du turc au français. Un poète doit donc accepter que son traducteur recrée ses poèmes dans une autre langue. Ce recueil donne une bonne idée de mes poèmes. J’espère que mes travaux ultérieurs auront la chance d’être publiés en français. En ce moment, Alain Mascarou traduit deux de mes romans, et j’espère qu’ils sortiront bientôt chez vous.
Qu’attendez-vous de cette première publication française ?
Publier dans une autre langue ne permet pas seulement à un nouveau lectorat de vous connaître. Cela vous permet d’en apprendre sur lui, et de repenser votre travail littéraire à travers le prisme de cette nouvelle traduction. Ainsi, j’aimerais en savoir plus sur la littérature française. Et toucher le lectorat français me donnerait l’occasion d’en apprendre davantage sur moi-même. Aujourd’hui, la France reste l’un des centres du système littéraire européen auquel j’appartiens entant qu’écrivain de langue turque, poète et romancier né à Chypre, et installé en Grande-Bretagne. Par ailleurs, je me réjouis que la France ait pris la présidence de l’UE. J’espère que l’importance et de littérature et de la culture dans l’identité européenne sera mieux prise en compte sous administration française. Ce Tour de France des écrivains européens prouve que je ne me trompe pas.
Vous évoquez l’importance de la culture et de la littérature pour l’identité européenne. Pensez-vous qu’il existe une conception européenne de la poésie ?
Cela dépend. Il en existe une, et en même temps, il n’y en a aucune ! Evidemment, certaines sources, certaines références littéraires sont communes à l’Europe entière. Chacun dans son pays apprend l’histoire de la littérature européenne. Nous partageons les mêmes classiques, anciens ou récents. Voilà pourquoi nous avons des références littéraires communes, et plus ou moins la même conception de la poésie. Cependant, si par « conception européenne de la poésie », vous entendez un « discours poétique commun », là je doute de son existence. Les seules traditions poétiques anglo-saxonnes et françaises sont déjà si différentes ! Les poètes britanniques cultivent toujours la forme stricte et l’écriture narrative de la poésie traditionnelle, quand les français innovent d’avantage, et laissent plus de place à la création d’images, aux jeux langagiers.
Et vous, où vous situeriez-vous ?
A mi-chemin des traditions anglo-saxonne et française, comme je suis à mi-chemin des traditions littéraires grecque et turque. Pour en revenir à votre question précédente, je ne crois pas que nous, Européens, ayons besoin de canons littéraires homogénéisés et centralisés, ni d’une conception unique de la poésie. Etre Européen implique de souscrire au multiculturalisme, de s’intéresser à de multiples cultures, langues et littératures. Respecter les différences sans les emprisonner, les réduire dans un concept d’altérité doit être notre but. En ce sens, on peut tout à fait lire les poèmes de Constantinople n’attend plus personne, écrits en turc et à Chypre, frontière sud de l’Europe,avec un regard d’amateur de poésie européenne.
En tant que Chypriote turc, vous vivez à la confluence de deux cultures dont les confrontations ont été souvent violentes. Pensez-vous que la littérature – et particulièrement la poésie- puisse aider à bâtir un langage commun, des références communes ?
Tout d’abord je ne me considère pas sous l’angle d’une identité localement définie. Je ne crois pas non plus que mes productions littéraires représentent ou puissent s’identifier à un pays où à une communauté particulière. En tant qu’écrivain et poète, mon existence réelle se déroule dans les livres. D’ailleurs, que voulez-vous dire par « confluence de deux cultures » ? Parlez-vous de la culture chypriote-turque et de la culture turque continentale ? De la culture chypriote turque et chypriote grecque ? De la culture de l’Europe de l’ouest, et de la culture orientale et méditerranéenne ? Peu importe. Je pense que Chypre a toujours été un pays cosmopolite et divers. Nos « confrontations violentes » ne viennent pas de nos différences culturelles. Pour vous donner un exemple, quand j’avais cinq ans, l’organisation nationaliste et paramilitaire grecque EOKA a pillé et brûlé notre demeure de Nicosie. Mes cousins ont été assassinés. Ma grand-mère et mes tantes ont été capturées et enfermées dans le monastère grec-orthodoxe de Klikko. J’ai été un réfugié toute mon enfance, jusqu’en 1974. Pourtant, nous n’avons jamais blâmé l’ensemble de la communauté grecque chypriote, et jamais pensé qu’il s’agissait d’un conflit culturel. C’était un conflit politique, soutenu par ces soi-disant « états garants » que sont la Grèce, la Turquie et la Grande-Bretagne. D’ailleurs, les cultures chypriotes grecques et turques sont plus proches l’une de l’autre qu’elles ne le sont des cultures de leurs soi-disant mères patries respectives.
Peut-être que les poètes et écrivains ne songent pas, lorsqu’ils travaillent, à établir des ponts entre les cultures. Mais si on analyse les poèmes chypriotes écrits en grec, en turc ou en anglais, les similitudes sautent aux yeux. Nous avons en commun beaucoup de références, d’expériences, de phonèmes, de folklore, lesquelles finissent par créer une sorte de tendance poétique et stylistique propre à l’ensemble de l’île… Cependant, je n’aime pas prêter à la littérature ou à la poésie une mission politique qui n’est pas de son ressort. La poésie et la littérature ne peuvent endosser de si lourdes responsabilités
Plus généralement, pensez-vous que l’Europe puisse aussi se construire par la littérature ?
Je crois que la littérature a déjà bâti l’idée de l’Europe, depuis la Renaissance, et même plus tôt. Mais autrefois, cette idée de l’Europe, ou cette représentation imaginaire, était davantage centrée sur sa partie méditerranéenne. Aujourd’hui, l’Europe se définit surtout du point de vue du nord-ouest, et exclut les mondes byzantin-grec-orthodoxe et ottoman-turc-musulman. Ce n’est pas une approche réaliste et l’U.E. devrait traiter le différend gréco-turc sur Chypre comme un problème interne. Si les eurocrates lisaient de la poésie et des romans des régions au passé Ottoman –c’est-à-dire tous les Balkans et une part de l’Europe centrale- ils penseraient et agiraient probablement différemment.
Les Européens n’ont peut-être pas de langue commune, mais ils ont en commun cette littérature qui a modelé notre conception de l’Europe. Aussi, l’Union Européenne ne devrai pas être seulement considérée comme la Zone monétaire Euro, mais aussi comme une zone d’Euro-littérature(s). Je ne crois pas qu’il ne s’agisse là que d’un v?ux pieux. Toute union politique a besoin d’une littérature et d’une culture propre pour créer chez ses citoyens un sentiment d’appartenance. L’inverse est aussi vrai : si nous n’avions pas eu une littérature plus où moins commune, et le sentiment d’appartenir à un même ensemble, nous n’aurions pu nous rassembler sous la bannière européenne.
EXTRAITS INEDITS
Tirés de l’anthologie Constantinople n’attend plus personne. Traduit du turc par Alain Mascarou. Ed. Bleu Autour, 121 p., 15 Euros
Conte conté en silence
Ses camarades l’appelaient « Soldat Silence »
dans sa poche un petit Coran
à son cou une amulette vénérée
au moment où on l’abattrait il devait aller au paradis.
Dieu l’a trouvé mort à l’état d’une poignée de poussière »
Il n’a pu voir ni le Coran ni l’amulette :
Ne croyez pas qu’il ne l’a pas emmené au paradis.
Dieu a soupiré :
— L’homme dont la mort est si douloureuse
irait absolument au paradis
si j’avais un paradis.
Extrait de Soldat mort, mon amour (1984, in Contes des plus récents héros)
Coeurlangue de ma tante : la part de l’oeillet
Lui échut d’élever tous les hommes de la famille
– neveux mort-nés, mon grand-père, mon père, moi –
d’enduire leurs dos de pommade Vicks, de tricoter des maillots
de corps.
Lui échurent les préparatifs du printemps
le souci des arbres à tailler et du toit qui fuit,
surtout ce ménage sans fin dans leur chaumière de conte.
Lui échurent des ruines en héritage, les traites de sa dot
et les logements de fonction et les baraques de transit
et sa pauvre vie s’est vite consumée en déménageant d’une
guerre à l’autre.
Lui échurent les insomnies lors de nos gardes de nuit
À elle toujours de dire les prières des morts
de lire jusqu’au bout le Coran en arabe, en latin les saintes huiles
et de corriger de rouge mon « turc »
et de décider même de la place de l’oeillet…
Tiré d’Escalier Lumière (1986)
N’entre pas à Kyrenia
N’entre pas à Kyrenia, m’avait-on dit
sinon ne sois ni fécond ni fécondé
mille et une fois on me l’a dit
si tu avais écouté c’est de ta faute.
C’était le même bateau qui arrivait
aux voiles de satin, pensais-tu, c’était un linceul.
Ce qu’il a vidé au port
n’était pas le chant d’amour de notre Levant
les amphores sont pleines du sang de la mer
ceux qui le boivent s’empoisonnent.
S’ils ne boivent pas ils mourront de la peste
s’ils ne meurent pas ils iront à la guerre.
Que nous mourrions ou non
tournez lumières du dancing
soyons les ombres multicolores
tournez lumières du dancing.
Je ne sais avec le frisson de quelle guerre
les yeux ouverts Kyrenia est devenue de pierre.
Les uns les autres mêlés
les amours partant avec les bateaux
les morts arrivant
les morts arrivant.
Si elle bouge, les A-4 la mitrailleront
si elle ne bouge pas, les avions la bombarderont.
L’amour bouge même si nous ne bougeons pas
n’arrose pas les jardins, m’avait-on dit
si tu arroses ne pioche pas
quoi qu’il en soit la guerre éclatera.
Si nous paraissons nus aux soldats du Fort
en hurlant si les géraniums s’épanouissent
ou non Méditerramour.
Ayant allumé un feu si nous dansons
si nous dansons dans les grottes marines
vidéos, LSD, si nous dansons, revolvers.
Qui ne danse pas ici perd la raison
qui ne la perd pas les eaux salées le noient.
N’entre pas à Kyrenia, m’avait-on dit
tournez lumières du dancing
quoi qu’il en soit la guerre éclatera
tournez lumières du dancing.
Tiré de Pathos (1990)
Temps de Guerre
Je me parlais en moi-même pour qu’on ne m’entende pas
et qui me voyait sentait de la sagesse dans mon silence !
Dissimuler était nécessaire car le turc était dangereux
le grec étant quant à lui absolument interdit.
Les grands qui voulaient me sauver
me guettaient comme autant de mitraillettes
en ces temps-là d’ailleurs chacun était un engagé volontaire.
Et, semblable à un mince coupe-papier glissé dans un livre
de classe,
l’anglais se dressait au milieu,
comme une langue qui se parlait dans des situations obligatoires
surtout avec les Grecs.
Bien des fois je ne savais même pas dans quelle langue pleurer
j’ai mené une existence non pas étrangère mais traduite
ma langue maternelle était autre, ma patrie, autre,
quant à moi, tout autre.
Durant ces jours de couvre-feu j’avais déjà compris
que je ne serais le poète d’aucun pays :
j’étais minoritaire et « liberté »
était un mot qui n’avait son entrée dans aucun dictionnaire
national…
En définitive, trois langues se sont mêlées dans mes poèmes
ni les Turcs n’ont pu ressentir ce que j’éprouvais
ni les Grecs, ni d’ailleurs les Autres —
Mais je ne les blâme pas, c’était un temps de guerre.
Tiré de Le Fauteuil de la promesse (1993)