Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
Si l’idée d’une panthéonisation d’Albert Camus à l’occasion du cinquantenaire de sa mort a fait couler beaucoup d’encre, de Jeanyves Guérin (1) à Michel Onfray, tous s’accordent cependant sur une chose : les mérites de l’oeuvre et de la trajectoire d’un homme d’exception. La popularité de l’écrivain est immense, en France et à l’étranger ; André Brink (2) ou Imre Kertész le citent comme une de leurs références, on ne compte plus le nombre de rues à son nom en Europe de l’Est, L’Étranger est l’un des romans les plus lus dans le monde. Une unanimité qui fait oublier qu’Albert Camus fut autrefois contesté des deux côtés de l’échiquier politique, y compris lors de ce qui aurait dû être une apothéose – l’obtention du prix Nobel fut accueillie avec hargne par les Kléber Haedens, Jacques Laurent et autres Lucien Rebatet.
L’écrivain fut pareillement l’objet, lorsque L’Homme révolté renvoya dos à dos les « idéologies meurtrières » du nazisme et du marxisme tout en critiquant le libéralisme, d’acerbes formules allant de la « morale de Croix-Rouge » (Francis Jeanson) à l’« incompétence philosophique » (Jean-Paul Sartre). On le taxa d’angélisme et de tiédeur alors qu’il tentait de « penser les limites », ainsi que le rappelle Alain Finkielkraut dans ce hors-série qui entend éclairer les différents visages d’un intellectuel engagé à qui l’Histoire a donné raison, d’un Français d’Algérie qui se situait « à mi-distance du soleil et de la misère », d’un écrivain qui s’est voulu fidèle à la beauté mais aussi aux humiliés : romancier, auteur de théâtre, essayiste, journaliste, Albert Camus fut un homme de son temps qui sut aussi aller contre son temps. Contre les « noces sanglantes de la répression et du terrorisme », les « utopies absolues » légitimant la violence – et pour une justice incarnée, dans la conscience permanente du possible, du concret, du présent.
« Définir les conditions d’une politique modeste, c’est-à-dire délivrée de tout messianisme, débarrassée de la nostalgie du paradis terrestre » : tel était le but, dont l’audace n’apparaît qu’aujourd’hui, d’un humaniste qui rechercha toujours l’équilibre des contraires, et, jusqu’au c?ur même de la révolte, la mesure au sens grec du terme. Non pas la modération ou la mollesse, mais une tension alimentant aussi bien la dénonciation des tyrans que celle des révolutionnaires extrémistes, rejetant la tentation nihiliste sans pour autant se faire la servante d’une abstraction idéologique. La vérité, qu’elle soit de droite ou de gauche, voilà tout ce qui importait à ce penseur du midi qui fit le choix de l’homme plutôt que de son concept, alliant dans sa quête résistance à l’oppression et refus du mensonge, attention à l’Histoire mais aussi au simple bonheur d’être, et offrit dans son discours de Stockholm l’une des définitions les plus justes du mouvement même de son écriture, et plus encore de sa vie : « Celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. »