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Auteur

Par Clara Dupont-Monod

 

Les lauriers de la BD

Cinquante-huit bandes dessinées, donc. Cinquante- huit morceaux d’imagination plastique, de graphisme créatif, qui patientent, sagement, sur la liste officielle du Festival d’Angoulême, dans l’attente du fameux Grand Prix. On ne versera pas dans les formules creuses, les expressions éculées, du type « le cru 2010 conforte un art dont le dynamisme n’est plus à démontrer », « trente-sept ans que ce festival installe un rendez-vous mondial de bande dessinée »… Bon, re connaissons que ces propos ont un fond de vérité. Que la BD explose depuis trente ans, qu’elle propulse des villes de province au fi rmament des capitales et qu’elle offre une issue de secours à la sinistrose du marché éditorial. Ainsi, en pleine rentrée littéraire, le « top 20 » des meilleures ventes de livres ne comptait pas moins de… dix bandes dessinées ! Et cela, la veille de la proclamation des prix… Visiblement, les polé miques autour des subventions que la mairie rechignait à attribuer, ou des éditeurs dénonçant une dérive vers la foire commerciale, n’entament pas le crédit de la BD : c’est elle qu’on plébiscite. Il serait peut-être temps de disséquer un peu ce succès, et de savoir de quel bois ce triomphe se chauffe. Quelques pistes :

1. La BD est (pour combien de temps encore ?) intimement liée au papier. À l’heure où Internet assoit sa mainmise sur la production culturelle, il faut bien reconnaître que le 9e art, lui, échappe, pour l’essentiel, aux écrans. Jusqu’à présent, il a été absent des débats sur le téléchargement. On dira qu’il s’agit d’images, et non de musique ou de mots. C’est oublier que le cinéma, lui, est au coeur du débat… Non, personne n’a lié la loi Hadopi à la BD. Comme si la BD échappait à la question de la gratuité : elle est album, elle est payante. Comme si, à travers elle, s’exprimait encore un attachement au support traditionnel. On peut y voir un hommage à ce papier de qualité médiocre sur lequel furent imprimés les premiers strips . Plus tard, apparurent les publications en couleur sur papier glacé: le début d’une reconnaissance, l’avènement d’une lecture normalisée. En un mot, l’histoire de la BD recoupe celle du papier. Honorer cet art, c’est aussi honorer ses objets.

2. La BD est l’expérience langagière la plus inouïe, et la plus pérenne, du xxe siècle. L’interaction de la prose et du trait a ouvert quantité de pistes : peut-on lire un dessin ? Et dessiner une histoire ? L’interprétation visuelle et verbale peuventelles se rejoindre ? À ses débuts, la BD empilait les histoires courtes. Le croisement du mot et de l’image était tellement inédit que les artistes ne se risquaient pas très loin. L’apprentissage de la BD, par les auteurs et par le public, fut celui d’un nouveau langage… Donc, d’une nouvelle façon de lire. À sa façon, la BD fut révolutionnaire. Et nous avons, tous, assisté à cette révolution. De là, certainement, cette capacité à rassembler les générations. De là, cette incroyable palette de titres, des classiques aux avant-gardistes, des populaires aux pointus, des divertissants aux engagés.

3. La BD, enfin, fait la part belle au corps. Eh oui ! C’est un art de la gestuelle, de la mimique, du courbé, du rigide, de l’expressionnisme charnel. « L’image universelle avec laquelle le dessinateur doit composer est celle de la forme humaine », résume le maestro Will Eisner. Voilà pourquoi la BD érotique est toujours vivace, qu’elle frôle même l’académisme, alors que le cinéma porno, lui, a disparu : parce que la BD, immobile, doit montrer, alors que le cinéma, mouvant, peut suggérer et user de toutes sortes d’outils dont la bienséance s’est emparée pour contourner le coquin, le sale, et le rendre… invisible. Au risque d’édulcorer l’érotisme. Justement, la BD se moque de l’invisible. Elle n’a pas d’autre choix que la narration frontale, que de piocher dans un répertoire de gestes communs et compréhensibles pour les lecteurs. Par conséquent, elle ne cédera jamais à l’intellectualisme fumeux, à la théorisation hasardeuse. Elle n’est pas idéologique – en cela, elle est universelle.