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Notes

(1) Tolstoï est mort, Vladimir Pozner, éd. Christian Bourgois, 224 p., 16 €.
(2) La Fuite de Tolstoï, Alberto Cavallari, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié, rééd. Christian Bourgois, « Titre », 112 p., 6 €.
(3) Le Livre des fuites, Jean-Marie Gustave Le Clézio, éd. Gallimard, « L’Imaginaire », 294 p., 8,50 €.

 

Et Tolstoï fugua

Tolstoï a 82 ans. Il est célèbre, riche, reconnu, adulé. Dans la nuit glacée du 27 au 28 octobre 1910, il quitte la demeure familiale de Yasnaïa Poliana. Sans prévenir femme et enfants, il s’enfuit sous un nom d’emprunt avant de s’arrêter, épuisé et malade, dans la maison du chef de gare d’Astapovo, petite bourgade peuplée de cheminots, où il meurt quelques jours plus tard. Cette fuite demeure une énigme : comment l’expliquer ? Deux livres viennent de paraître pour comprendre la course folle et dernière de cet astre de la littérature russe : Tolstoï est mort (1) et La Fuite de Tolstoï (2), une réédition. Le premier est l’oeuvre de Vladimir Pozner, poète russe, écrivain français, scénariste hollywoodien, ami de Gorki et de Pasternak qui a traversé sans tapage tous les tumultes du XXe siècle. Le second a été écrit par Alberto Cavallari, ancien directeur de Corriere della Sera.

Dans sa préface à La Fuite de Tolstoï, Linda Lê révèle que l’écrivain était en pleine possession de ses moyens physiques et psychiques. Il montait à cheval, écoutait de la musique, travaillait avec régularité, répondait aux lettres de ses correspondants, lisait avec émotion Pascal et Montaigne et avec exaspération des contemporains comme Gorki et Knut Hamsun. Alors pourquoi ? Dès que la nouvelle de la fugue de l’écrivain est connue, les échotiers arrivent en masse à Astapovo et précèdent la famille. Grâce aux dépêches, nous n’ignorons rien du quotidien du grand homme : son pouls, sa nourriture, sa température… D’après la rumeur, des foules de disciples caucasiens feraient le siège de la ville. «Tout, souligne Vladimir Pozner, est matière à articles, les mensonges comme les mises au point, les suppositions comme les démentis.» Pour expliquer certaines raisons de cette mort de Tolstoï loin de chez lui, l’auteur revient sur le mariage de l’écrivain et de la comtesse Sofia Andréevna, ou plutôt sur son délitement. Sa femme lui répétait qu’il la dégoûtait avec « son peuple » et son refus de défendre ses pairs. Tolstoï ne supportait plus le «désaccord criant» entre sa vie et ses convictions.

Dans La Fuite de Tolstoï, Alberto Cavallari s’attache non pas aux derniers jours, mais à la fugue de l’écrivain russe et à l’entrelacement de ses significations possibles : la fuite de la mort, la fuite/révolte, la fuite/liberté : «Il nous intéressait de savoir comment Tolstoï fuyait, non pas comment il mourut.» Pour autant, le court récit d’Alberto Cavallari est riche d’enseignements. Par exemple, il note : «Tolstoï n’a jamais aimé les trains. Ils étaient toujours apparus dans ses pages comme les symboles lugubres et noirs du désespoir.» Qu’est-ce qui conduit l’écrivain à accepter ce moyen de locomotion qui lui répugne ? La réponse se trouve, peut- être, dans d’autres livres d’écrivains consacrés à la fuite. Au hasard, dans le roman de Le Clézio, Le Livre des fuites (3), où le personnage principal, J.H.H. (Jeune Homme Hogan), s’exclame : «Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos. Je veux rompre ce que j’ai créé, pour créer d’autres choses, pour les rompre encore. C’est ce mouvement qui est le vrai mouvement de ma vie.»