L'odyssée de l'espace version tchèque

L'odyssée de l'espace version tchèque

Dans ce premier roman, Jaroslav Kalfar met en scène un voyage intergalactique mêlé d'une quête de soi, entre l'intimité d'une histoire personnelle et la transition historique engendrée par la révolution de Velours.

À première vue, on serait tenté de ranger Un astronaute en Bohême dans la catégorie science-fiction. Après tout, même si l’on ne s’esbaudit plus aujourd’hui de voir des hommes tourner en orbite autour de notre planète, un roman relatant un voyage dans l’espace en direction de Vénus a tout du roman d’anticipation. Mais l’on découvre au fil des pages que le premier livre du jeune tchéco-américain Jaroslav Kalfar est bien plus. Derrière le suspens intergalactique savamment entretenu et la dérision cultivée par un auteur qui refuse de se prendre au sérieux, se cache une sorte de fable philosophique.

De ce jeune homme débordant de talent, on dira juste qu’arrivé aux États-Unis à l’adolescence, il est à l’évidence resté imprégné de l’imaginaire et de l’histoire de son pays d’origine. Au point que cet étonnant opus rappelle par moment certains romans d’auteurs tchèques comme Bohumil Hrabal.

Nous voici donc embarqués dans le Jan Hus 1, vaisseau spatial un rien brinquebalant lancé depuis un champ de pommes de terre de la Tchéquie profonde. Sa mission, donc : rapporter sur terre un peu de poussière de l’étrange nuage soudain apparu autour de Vénus. Une expédition des plus risquées mais dont l’éventuel succès signerait l’entrée du petit pays de l’Est dans la cour des « Grands ».

À bord de ce fragile esquif interstellaire, un jeune astronaute fasciné par la gloire à attendre de cet exploit. Il a – pour son malheur découvrira-t-il – quitté sa jeune épouse, sans même s’inquiéter de savoir si elle était d’accord pour qu’il se lance dans cette aventure périlleuse. Et voilà qu’apparaît soudain, flottant comme lui dans la cabine (plus d’attraction terrestre) un étrange compagnon : un curieux arachnide aux lèvres rouges, doté, comme c’est la règle chez ces insectes de huit pattes et, plus rare, de la parole.

Grande amatrice de Nutella, la bête possède en outre le don de pénétrer dans le cerveau de l’astronaute et de le replonger dans son passé. Un passé qui n’a rien de très gai, un père officier de la police secrète sous le communisme et, bien qu’amateur d’Elvis Presley, un peu trop porté à user de la torture contre tout ceux qui font figure de dissidents. La suite, on la devine : le paternel décédé et le régime mis à bas, la famille est frappée d’ostracisme et contrainte de déménager loin de son village.

Heureusement, il y a, pour la consolation de notre héros, le grand-père, un paysan pétri des valeurs de la terre, auquel notre astronaute voue un attachement inconditionnel, au point d’emporter ses cendres pour les disperser dans l’espace infini.

Tout l’art de l’auteur dans ce récit ciselé, tient à sa capacité a nous entrainer dans une série de va et vient, de l’espace au domaine de l’Histoire, petite ou grande, sans jamais se départir d’une distance un rien ironique, réussissant ainsi un ébouriffant objet littéraire, tout à la fois drame intime et portrait sans concession d’un pays et d’une époque.

Alexis Liebaert

Un astronaute en Bohème de Jaroslav Kalfar, Calmann Levy, traduit par Georgina Tacou, 353 p., 20,90 €.

EXTRAIT

« Chaque jour maintenant, ma progression vers le nuage était reprise aux nouvelles, et la communication au sujet de ma mission devint frénétique. Le New York Times publia un portrait de six pages détaillant les actions de mon père, le héros du régime, le traître à son peuple. C’était un bel essai sur l’histoire de la République tchèque  (je me demande si le Times avait déjà dédié tant d’espace à mon pays) combiné à des commentaires hors sujet et condescendants sur ma success-story de garçon issu d’un petit pays qui avait le cran d’un grand ».