Révolution romanesque

Révolution romanesque

L'historien Antoine de Baecque publie simultanément un récit historique –  La Révolution terrorisée – et le champ de la fiction, avec Les Talons rouges. Surprenant, ce roman revisite la Révolution sous l'angle d'une intrigue fantastique. 

Antoine de Baecque sait faire partager ses enthousiasmes. Coup de chance, ils sont nombreux et divers. Historiographe de la Révolution française mais aussi du cinéma et du théâtre, on lui doit notamment un Truffaut (avec Serge Toubiana), un Godard non officiel de référence et une histoire du festival d’Avignon (avec Emmanuelle Loyer). Cet enseignant à l’ENS fut aussi rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1996 à 1998 et chef du service culture de Libération de 2001 à 2006. On dépasserait largement le nombre de lignes imparties à égrener la rubrique « du même auteur », qui compte, à l’instant T (et sous réserve : ses livres sont comme les accidents, vite arrivés), 57 titres recensés. Ce bref CV se doit aussi de signaler sa dilection pour la marche. Cette constance à mettre un pied devant l’autre a poussé cet intellectuel tout-terrain à forger un nouveau concept, « l’histoire marchée ».

Il est un domaine qu’il n’avait pas encore exploré : le roman. C’est chose faite avec Les Talons rouges, fugue en écarlate sur une période qu’il a arpentée en tous sens, la Terreur. Elle est ici revisitée à travers les tribulations d’une famille d’aristocrates buveurs de sang. Au sens littéral, puisque la lignée des Villemort, comme extirpée des Carpates, pratique à belle dent le vampirisme depuis la nuit des temps. Paraît simultanément La Révolution terrorisée, morceaux choisis de trente ans de travaux sur « le moment terroriste » initiés en 1985 par une maîtrise sous la direction de l’historien Michel Vovelle. Ces deux volumes, une œuvre d’imagination haute en fantaisie et un échantillon profus de textes reposant sur des sources avérées se répondent donc en miroir.  

En mêlant dans Les Talons rouges le Grand guignol à la Grande histoire, Antoine de Baecque évite l’esprit de sérieux de l’universitaire saisi par la fiction, pour laisser de bon cœur la porte ouverte à ses fantasmagories. Il y a deux sortes de Villemort :  les vampires loyalistes, attachés à la couronne et paradoxalement à la pureté de leur sang, tandis qu’à l’opposé, Louis, jeune et bel exalté, et William, colon d’Amérique rentré au bercail avec une « garde d’ébène » d’esclaves fraîchement affranchis, prennent fait et cause pour la Révolution. C’est avec une délectation lisible que l’auteur, dont nombre de descriptions (on copule ici d’abondance) sonnent comme un hommage à Sade, fait la part belle aux séquences horrifiques. Ainsi en va-t-il de la mésaventure d’Ewa de Villemort, jouet d’une foule obscène pour avoir récupéré la tête de la reine décapitée : « On saisit la Villemort, on la relève, on veut lui faire prêter serment sur la tête de la reine, on la blesse au front et le sang commence à couler. Elle reçoit derrière la nuque d’un coup de sabre qui lui enlève son bonnet […] Un autre coup de sabre l’atteint à l’œil ; du sang jaillit ; sa robe en est maculée. […] la foule assiste au massacre. Elle aurait voulu tomber, se laisser mourir, mais on l’oblige à se relever encore. Ewa de Villemort tombe à nouveau. Un certain Charlat l’assomme d’un coup de bûche. C’est le signal du meurtre. On arrache tout, robe et chemise ; et nue, elle est étalée au coin d’une borne. On s’acharne sur son corps, lui arrachant le sexe. Transpercée de coups de sabre, de pique, elle n’est plus qu’une chose informe, rougie de sang, méconnaissable. Un garçon boucher, dénommé Grison, lui coupe enfin la tête avec un couteau. » Ce, avant que le joyeux cortège s’ébranle dans Paris avec son macabre trophée, avec pour guirlandes les tripes et les boyaux de leur victime. Cette scène est calquée sur le martyr en 1792 de la princesse de Lamballe, surintendante de la Maison de la reine, tel que le relate Michelet dans la Révolution française, avec pour source principale les « Souvenirs d’un vieillard sur des faits restés ignorés », brochure publiée à Bruxelles en 1843.

Mais, précise Antoine de Baecque dans La Révolution terrorisée, « Le rituel du massacre se double d’une vision fantasmatique : la mise à mort […], la mutilation, le dépeçage et la fragmentation du corps ressemblent à une projection sur l’écran de l’histoire de la mentalité collective qui anime alors les différents protagonistes de la Révolution. Il n’a que peu de réalité objective. […] les versions du massacre précédemment attribué à Michelet ou aux divers témoins cités ne sont que des variantes mineures d’un récit qui s’est démesurément enflé. » C’est dire le rôle des rumeurs qui couraient dans la France de Robespierre où le cadavre avait envahi l’espace de la représentation. Ainsi, de l’Incorruptible, on affirmait que des tanneries secrètes fabriquaient pour lui et ses partisans des culottes en peau humaine, prélevées sur « des cadavres écorchés à mi-corps, parce qu’on coupait la peau en dessous de la ceinture, de manière qu’après son enlèvement, le pantalon se trouvait en partie formé. »  Pour donner corps au bouche-à-oreille, circulaient aussi le nom du maître-tailleur (un chirurgien major des armées de l’Ouest) et ceux des lieux de fabrication (Ponts-de-Cé, Etampes et Meudon) aux entrées gardées par les régiments les plus fidèles au Comité de salut public. Robespierre, bien évidemment, se serait réservé la culotte la plus fine, en peau de jeune marquise… « Rarement, écrit Antoine de Baecque, le peuple de Paris a-t-il eu si peur que durant les mois qui courent du printemps à l’été 1793. […] Les récits cauchemardesques fourmillent dans la presse. […] Rumeurs d’attentats, d’assassinats, d’invasions, de complots et de carnages laissent de longues traînées d’effroi dans l’opinion. » Ce sont ces quelques mois, « où la guillotine est devenue le quotidien de la Révolution et son icône funèbre », où, comme le dit Michelet, « l’histoire sort de ses gonds », que l’historien comme le romancier scrutent avec passion, pour « comprendre comment travaille l’imaginaire d’une époque et la façon dont ces constructions mentales et sensibles de représentations politiques s’articulent et s’imbriquent avec le discours et l’action révolutionnaires. » Y parvient-il ? Sans nul doute. Même si le roman aurait encore gagné en vivacité si l’auteur avait laissé place à des passages dialogués. Historien ! Encore un effort pour être romancier !

Alain Dreyfus

Les Talons rouges, éd. Stock, 302 p., 20 €.
La Révolution terrorisée, éd. CNRS, 240 p., 23 €.