Marin Karmitz, avec Caroline Broué, Comédies & Serge Toubiana, Les Fantômes du souvenir

Marin Karmitz, avec Caroline Broué, Comédies & Serge Toubiana, Les Fantômes du souvenir

Comédie des souvenirs

L'ancien patron des Cahiers du cinéma et de la Cinémathèque, Serge Toubiana, et le fondateur de MK2, Marin Karmitz, se prêtent à l'exercice du livre de souvenirs - on n'ose dire des Mémoires. Plutôt des plaidoyers pro domo étonnamment ternes, où les noms illustres défilent mais où les films tiennent bien peu de place.

Les livres de Marin Karmitz et de Serge Toubiana se ressemblent. En revanche, ils ne ressemblent pas à leurs titres. Si là n'est pas leur unique point commun, ce n'est pas non plus le moins curieux. Le producteur, distributeur et exploitant intitule Comédies le récit de son itinéraire. Naissance en Roumanie, arrivée à Marseille, réalisation de films, puis création de MK2, collaborations avec Chabrol, KieŽslowski ou Kiarostami... Même si le titre cite Beckett, dont Marin Karmitz a porté Comédie à l'écran, il n'y a pas de quoi rire. Et pour cause : l'homme a tôt connu l'horreur et les fascistes à la porte... Il en est resté un ennemi de la « barbarie », résumant ses engagements à un « combat pour le bien ».

L'ancien directeur des Cahiers du cinéma puis de la Cinémathèque française appelle Les Fantômes du souvenir l'évocation de son parcours. Commencée par la découverte à Tunis de La Strada, la traversée est laissée inachevée par un dernier chapitre, « Et vogue le navire », adressant un autre salut à Fellini. Serge Toubiana a fait un livre précis. Très, trop. La majorité des paragraphes consiste en noms propres et dates, voire en organigrammes des institutions successivement dirigées. Il y a bien des souvenirs, quelques morts illustres - François Truffaut, Serge Daney, Maurice Pialat... Les fantômes, eux, ne pourraient manquer davantage.

Karmitz et Toubiana se connaissent et se respectent. Ils se croisent une première fois en 1973 : les Cahiers attaquent alors Coup pour coup, troisième et dernier long métrage de Karmitz. Ils se recroisent un quart de siècle plus tard, lorsque le patron de MK2 invite le critique à concevoir des éditions DVD qu'il souhaite voir devenir l'équivalent de La Pléiade. Tous deux arrivés en France vers l'âge de 10 ans, ils partagent l'expérience de l'exil, mais aussi celle du maoïsme. Pour tous deux aussi, le milieu des années 1970 marque une bascule : fin du militantisme et création de MK2, fin du militantisme et codirection - avec Daney - des Cahiers.

Pourquoi ces titres, Comédies et Les Fantômes du souvenir, promettent-ils l'inverse de ce que les ouvrages offrent ? C'est sans doute que l'objectif n'est pas du genre de ceux qu'on affiche en couverture... Karmitz et sa coauteur, la journaliste et romancière Caroline Broué, n'ont pas joint leurs forces à seule fin de raconter la vie du fondateur de la troisième entreprise cinématographique française. De précédents livres s'en étaient chargés. Comédies entend avant tout expliquer quel bilan Karmitz tire de son action au sein du Conseil de la création artistique. L'ancien délégué général a le sentiment que beaucoup ont vécu comme une trahison sa nomination à ce poste, en 2009, par Nicolas Sarkozy. Il s'emploie donc à dissiper les malentendus, n'hésitant pas à évoquer l'ancien chef de l'État en des termes singulièrement complaisants.

Voilà l'objet de Comédies : c'est de part en part une entreprise d'autojustification politique. Non exempte de raccourcis ni d'acrobaties, elle débute par un parallèle osé - pour le moins -, entre la Résistance à l'occupant nazi et la décision, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, de maintenir ouvertes les salles MK2. Le ton est donné : sermonneur et guère enclin à l'humilité.

Images pieuses

Toubiana peut bien, lui, invoquer des mots, « fantômes » et « souvenir », aux forts échos cinéphiles, son propos loge également ailleurs. Aussi modeste qu'avantageux, son autoportrait est, selon l'expression qu'eut un jour Juliette Binoche, celui d'un « ami du cinéma ». Cet ami-là l'est moins des films que de ceux qui les font. Les louanges abondent, de Claude Berri à Pedro Almodóvar, de David Lynch à Clint Eastwood ou Micheline Presle. Leur suavité, alliée à leur quantité, écrase les rares passages portant sur des oeuvres. Parmi ceux-ci émerge toutefois la demi-douzaine de pages consacrées à Marco Ferreri, cinéaste que Toubiana a toujours profondément admiré.

Avec leurs comptes rendus de réunions, leurs visites aux puissants et ces « pari[s] » l'un après l'autre « gagné[s] », Les Fantômes du souvenir évoquent moins une autobiographie qu'un rapport d'activité entre les feuillets duquel on aurait glissé quelques images pieuses. Eût-il adopté la forme de l'entretien, le livre n'aurait sans doute pas paru aussi désespérément plat. Forme avec laquelle Comédies a choisi de jouer, non sans intelligence. La voix de Marin Karmitz se tait en effet parfois pour faire entendre celle de Caroline Broué, mais sans que, sauf exception, le changement soit dûment signalé. Le procédé réserve des trouées - apartés, encarts explicatifs -, et d'agréables surprises. Et il en ménagerait davantage si la coauteur ne remisait peu à peu ses réticences - Karmitz a la réputation d'être une teigne en affaires, il est passé du maoïsme au sarkozysme... - pour témoigner d'une admiration elle-même un peu pieuse.

Étranges ouvrages, étrangement dénués de charme. Ce n'est pas tant que les films y tiennent peu de place. C'est plutôt qu'on voit mal pourquoi il a fallu que ces plaidoyers pro domo soient portés à la connaissance du public. La raison se devine, mais elle paraîtra bien grise et éloignée des séductions attachées au cinéma : la publication de « Mémoires » apparaît ici comme une étape obligée sur le chemin préparant l'ascension des ultimes degrés de la notabilité.

 

Comédies, Marin Karmitz, avec Caroline Broué, éd. Fayard, 253 p., 20,90 €.

Les Fantômes du souvenir, Serge Toubiana, éd. Grasset, 448 p., 22 €.

Photo : Né en 1949 en Tunisie, Serge Toubiana a dirigé les Cahiers du cinéma de 1973 à 2000 et la Cinémathèque française de 2003 à 2015 ©JF PAGA/ÉD. GRASSET

Né en 1949 en Tunisie, Serge Toubiana a dirigé les Cahiers du cinéma de 1973 à 2000 et la Cinémathèque française de 2003 à 2015.

Né en 1938 en Roumanie, Marin Karmitz a fondé la société de production et de distribution MK2 en 1974. Il a dirigé le Conseil de la création artistique créé à l'initiative de Nicolas Sarkozy en 2009 et autodissous en 2011.

COMÉDIES, Marin Karmitz, avec Caroline Broué, éd. Fayard, 253 p., 20,90 E.

LES FANTÔMES DU SOUVENIR, Serge Toubiana, éd. Grasset, 448 p., 22 E.