Liel Leibovitz, A Broken Hallelujah & Jean-Michel Espitallier, Syd Barrett. Le rock et autres trucs

Liel Leibovitz, A Broken Hallelujah & Jean-Michel Espitallier, Syd Barrett. Le rock et autres trucs

Leonard Cohen et Syd Barrett : l'eau et le feu

Deux portraits biographiques invoquent des légendes antithétiques de la scène musicale : Leonard Cohen, l'ondoyant « poète du rock », et Syd Barrett, fulgurant fauve qui cofonda Pink Floyd. L'un, suave bonze, parvint à faire vibrer au long cours toutes les cordes du sacré. L'autre, plutôt du côté des « suicidés de la société », explosa en plein vol.

« Être élu, cela veut dire passer l'éternité à se demander ce que cela veut dire. C'est une formidable blague cosmique (1). » Certains rockeurs des années 1960-1970 partagent un destin hors du commun : celui d'être devenus, de leur vivant, des légendes. Parfois, cette élection est fulgurante. Syd Barrett, chanteur, compositeur et cofondateur des Pink Floyd, a été renvoyé de son groupe à 22 ans pour des excès de drogues et des délires inquiétants. Après avoir révolutionné la scène musicale des années 1960, expérimentant les machines et les bizarreries électroacoustiques, Syd the Kid s'est retiré, caché dans sa banlieue sud de Cambridge. Un personnage comme Leonard Cohen, « poète du rock », dont la carrière fut non météoritique, mais progressive, semble toujours vivant alors qu'il a disparu. Dans les deux cas, morts ou vivants, vivants et morts, Syd Barrett et Leonard Cohen ont accédé, sinon à l'éternité, au moins à la permanence.

Le poète Jean-Michel Espitallier, fan inconditionnel de Syd Barrett, livre une biographie sur le modèle du récit d'aventures à la première personne. Parti à la rencontre du chanteur, il s'intéresse aux mécanismes qui ont fait de lui une légende. « Le voir c'était n'avoir pas vu, ne pas le voir c'était n'avoir pas vu, ne pas le voir c'était continuer de voir que je ne pourrais pas le voir, c'était n'avoir pas vu, n'avoir rien vu, c'était n'avoir pas vu qu'il n'y avait rien à voir. » Alors qu'il échoue à approcher la star et erre dans les rues autour de sa maison, il se demande ce qui fonde son idolâtrie et sur quels phénomènes elle repose. « C'est peut-être ce qui m'a toujours fasciné chez Barrett, Nietzsche, Rimbaud et quelques autres, au-delà de raisons éthiques et esthétiques plus objectives. De sublimes francs-tireurs qui se firent exploser la vie en voulant faire exploser le monde, brûlés au feu de leur dépense, étrangers à toute ambition de clans, de castes, de familles, rétifs à tous les ralliements, exigeants jusqu'à en mourir, exilés d'eux-mêmes et suicidés de la société. »

Investir le champ du sacré

Liel Leibovitz divise son « anti-biographie » de Leonard Cohen en neuf chapitres, avec prologue et épilogue, telle une oeuvre dramatique. Il investit le champ du sacré pour mettre en avant les événements qui ont fait du chanteur le personnage atemporel que l'on connaît aujourd'hui. Sans approcher l'exofiction - car jamais ils ne vont plus loin que ce qui est donné dans leurs sources documentaires -, Jean-Michel Espitallier et Liel Leibovitz créent un mémorial à des hommes qui demeureront à jamais des personnages publics. Autant dire des fictions.

« Ceci n'est pas une biographie de Leonard Cohen. » Liel Leibovitz manifeste, dès le début d'A Broken Hallelujah, son refus de l'assimiler à la tradition biographique. À la place, il écrit en sous-titre : « Rock and roll, rédemption et vie de Leonard Cohen ». Aussi conscient qu'a pu l'être Proust dans son Contre Sainte-Beuve lorsqu'il critiquait l'approche d'une oeuvre littéraire à travers la vie de son auteur, le journaliste et universitaire entend bien restituer l'accès à la « puissance supérieure » des mots de Leonard Cohen au-delà des faits de son existence. Car, avant d'être musicien, celui-ci est poète. Il a également écrit un roman, certes moins saisissant que ses apparitions sur scène ou que ses recueils de poésie. Mais ses chansons sont déjà un « journal intime mis en musique à la guitare ». « Chercher des indices parmi des énumérations de faits et gestes ou dans les détails d'histoires d'amour ou encore les imbroglios familiaux, c'est présumer que l'oeuvre d'un artiste n'est qu'une scène sur laquelle se jouerait un drame plus important. »

Liel Leibovitz, conscient que « son histoire se glisse facilement dans ce que l'on pourrait appeler une biographie rock typique », érige Leonard Cohen en prophète tourné vers le divin. La première scène du livre se situe au festival de l'île de Wight en 1970 ; le chanteur débarque devant un public incontrôlable depuis cinq jours - à tel point qu'il n'y aura pas d'autre édition l'année suivante. Jimi Hendrix vient de quitter la scène, la foule est en délire. Leonard Cohen s'installe derrière le micro et raconte une histoire, proposant aux 600 000 spectateurs de brandir une flamme afin qu'il puisse tous les voir. « Le public s'exécute. Pendant cinq jours, depuis la scène, des hommes et des femmes - des organisateurs, des artistes ou des anarchistes - leur ont parlé sur un ton agressif. Cohen leur parle, c'est tout [...]. Et ce qu'il a à dire, c'est de la poésie. » Leonard Cohen a hypnotisé son public. Celui qui a commencé à donner des concerts trois ans auparavant entre dans l'histoire du rock à Wight. Contrairement à Syd Barrett, que Leil Leibovitz qualifie d'« étoile filante du rock psychédélique » et dont Jean-Michel Espitallier fait un « suicidé de la société », un jeune garçon emporté par l'hystérie qu'il génère sur un public qui le lui rend bien.

Leonard Cohen a épuisé sa tristesse et sa démesure dans l'écriture pendant de longues années avant de monter sur scène. Son anti-biographe le décrit après la période hégémonique du rock : « Dans les années 1990, alors que tout le monde est déprimé, lui commence à s'amuser. » Leonard Cohen est l'antithèse de Syd Barrett. Porté par une spiritualité qu'il doit aussi à son éducation religieuse, il berce son public jusqu'à élévation. Et pourtant le jeune Syd, lui aussi, élevé par les vertus de la musique et du LSD - « l'expérience religieuse la plus profonde de [s]on existence » -, réinventa le rock avec l'illustration d'une explosion en plein vol. Il ne suffit pas d'une somme de recherches lissées pour traduire l'existence de tels personnages. Les deux auteurs ont mis en place des trames narratives certes chargées de précisions, mais aussi de poésie, seule forme capable de saisir la magie des figures légendaires.

 

A Broken Hallelujah, Liel Leibovitz, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sylvain Vanot, éd. Allia, 270 p., 20 €.

Syd Barrett. Le rock et autres trucs, Jean-Michel Espitallier, éd. Le Mot et le Reste, 150 p., 15 €.

Photo: Alberto Manzano/Ed. Allia.

Leonard Cohen en 1998. L'auteur-compositeur, poète et romancier canadien est mort le 7 novembre 2016.

A BROKEN HALLELUJAH, Liel Leibovitz, traduit de l'anglais (États-Unis) par Sylvain Vanot, éd. Allia, 270 p., 20 E.

SYD BARRETT. LE ROCK ET AUTRES TRUCS, Jean-Michel Espitallier, éd. Le Mot et le Reste, 150 p., 15 E.