Et Jésus ressuscita

Et Jésus ressuscita

Une encyclopédie, réunissant historiens, exégètes, psychanalystes et théologiens, reconstitue la vie de Jésus à partir des Écritures en le situant dans son contexte historique. Elle propose une réinterprétation des textes et des évènements, au-delà du récit biblique.

Jésus de Nazareth est mort crucifié à 33 ans, vraisemblablement le vendredi 7 avril de l’an 30 à Jérusalem, selon plusieurs sources dignes de foi. Qu’on soit croyant ou non, c’est un fait avéré. L’existence de Jésus a coupé en deux l’histoire de l’humanité (comme l’a souligné Jean-Claude Guillebaud), lui traçant un avant et un après. Elle a donné lieu à quatre Évangiles formant le Nouveau Testament, dont on a recensé quelque 3300 manuscrits en langue grecque. Dans quelles conditions ces textes ont été écrits ? Par qui ? À quelle époque ? Quel crédit leur accorder ? À n’en pas douter, la biographie de Jésus méritait que les meilleurs exégètes, théologiens mais aussi historiens du Ier siècle de l’Empire romain nous apportent leur lumière.

C’est le propos, en forme de pari, de cette première encyclopédie qui vise à narrer Jésus, « par l’histoire et les textes ». Les éditions Albin Michel (non confessionnelles, il faut le souligner) publient en cette rentrée cette somme de 800 pages, réunissant 70 experts de six pays, accompagnés de 27 « cartes blanches » données à des écrivains, philosophes, essayistes, psychanalystes. Un théologien, professeur à l’Institut catholique de Paris et archevêque émérite de Strasbourg, Joseph Doré, l’a dirigée. Cette sommité mondiale en signe l’introduction et la conclusion. Son propos vise à dresser un état des connaissances les plus actuelles. Déjà, des éditeurs italiens et espagnols se sont manifestés pour en acheter les droits.

Le premier enseignement de cette synthèse a trait au déroulement des faits. La naissance de Jésus a dû se situer entre l’an 7 et 4 avant notre ère. Au passage, on apprend que notre calendrier, établi par un moine astronome, Denys Le Petit, qui vécut à Rome au vie siècle, est fautif. Mais revenons à l’essentiel. Circoncis à 8 jours, présenté aux prêtres du Temple à 40 jours, l’enfant part à 12 ans en pèlerinage à Jérusalem avec ses parents, Marie et Joseph. Et puis, entre l’automne 27 et le printemps de l’année 30, après avoir été baptisé par Jean-Baptiste, le fils de charpentier sillonne la Galilée avec ses compagnons de rencontre, énonce une quarantaine de paraboles, accomplit des guérisons qui attirent les foules. Pour finir, il est condamné par les Romains à mourir aux côtés de deux brigands, à la veille de Pâques. Mais il réapparaît ensuite – quelques jours, voire quarante jours après son décès – à des dizaines de personnes différentes.

Trente ans plus tard, en l’an 67, arrive l’Évangile de Marc, puis ceux de Luc et de Matthieu, avant que celui de Jean ne soit écrit, en l’an 90. Trois de ces Évangiles – dits « synoptiques » – rapportent les mêmes faits et couvrent à peu près la même période. Deux au moins ont puisé les mêmes passages dans un recueil antérieur de paroles de Jésus, désigné sous le vocable de Q, comme Quelle (« source » en allemand), une hypothèse émise au xixe siècle, remise au goût du jour dans les années 1960, même si l’on n’a jamais retrouvé un tel document.

Ensuite, cet ouvrage s’attache à restituer le contexte global, à savoir cette première expérience de mondialisation que fut l’Empire romain, gigantesque marché commun débordant du monde méditerranéen, s’appuyant sur l’usage du grec dans les villes qu’il administre. Tous les peuples n’y trouvent pas leur compte. En particulier les Juifs de Galilée et de Judée. Leurs rois locaux se sont vus privés de pouvoir par les Romains, qui ont établi à Césarée leur commandement. Le gouverneur Ponce Pilate y mène une politique de maintien de l’ordre impopulaire, ignorant la sensibilité juive, bien loin du personnage hésitant que les évangélistes brossent de lui pour tenter de se concilier – bien des décennies plus tard – les bonnes grâces de Rome. Suivant le même principe, ils font jouer aux autorités religieuses juives les mauvais rôles tandis que le pouvoir romain se trouve exonéré d’une partie de ses responsabilités. Pis, l’Évangile de Matthieu innocente Pilate et fait porter sur le peuple juif la responsabilité de la mort de Jésus, au mépris des faits historiques.

Le grand intérêt de cette encyclopédie réside dans cette volonté de prendre ses distances avec les textes et leur interprétation littérale. S’attachant à faire comprendre et ressentir une aventure humaine proprement inouïe, ses contributeurs usent du critère de la dissonance pour mettre en relief les paroles et les actes de Jésus, qui tranchent avec les pensées et les attitudes de son temps. Le style de Jésus, qui n’a pas laissé le moindre écrit (il faut le rappeler), met l’accent sur l’écoute, l’ouverture à la nouveauté, joue de l’étonnement et parfois aussi de l’humour, observent-ils.

Leurs propos suivent le mouvement de sa vie. Car c’est une trame chronologique qui a été retenue par l’éditeur du livre, Jean Mouttapa, plutôt que la forme d’un dictionnaire. Son plan d’ensemble s’appuie ainsi sur l’Évangile de Luc, qui est à la fois le plus complet et le plus complexe, avec des renvois pour chaque texte, mais surtout une comparaison avec les autres Évangiles ainsi qu’une remise dans le contexte afin de déterminer la plausibilité des faits relatés. Les auteurs aboutissent ainsi à nous donner une véritable intelligence des récits, des événements et de leurs nombreux protagonistes : la famille de Jésus, qui avait des frères et sœurs ; sa communauté formée notamment de pêcheurs ; ses interlocuteurs riches ou pauvres… Parmi eux, les auteurs notent la place singulière occupée par les femmes. Elle est bien plus importante dans les textes originels que dans la liturgie postérieure de l’Église catholique. Tout se passe comme si les premiers chrétiens avaient cherché d’abord à la minimiser : la meilleure illustration de ce choix étant fournie par l’histoire de la femme adultère qui a disparu pendant deux siècles des premiers Évangiles pour réapparaître ensuite.

Le traitement des miracles de Jésus est également éclairant. Les auteurs s’attachent à en donner une version beaucoup plus complexe que le catéchisme, sans tomber dans un rationalisme à courte vue. D’abord, font-ils observer, le terme même de « miracle » en est absent. Il s’agit plutôt d’exorcismes voire de guérisons qui aboutissent essentiellement à réinsérer dans leur communauté des personnes qui en avait été exclues en raison de leur maladie ou de leur handicap. Quant aux miracles « naturels » relatés (pêche miraculeuse, multiplication des pains…), ils semblent davantage relever de récits destinés à redonner confiance aux disciples de Jésus. Tout y est affaire de symbole et d’interprétation, maître mot de la démarche de cet ouvrage.

En tout cas, à l’heure de l’immédiateté et du numérique triomphant, le grand mérite d’une telle encyclopédie est bien de constituer un document de référence, parfaitement articulé et rigoureusement présenté, qui s’inscrit dans la durée. Après tout, l’édition moderne a commencé par trouver sa raison d’être en publiant la première version imprimée du Nouveau Testament, celle d’Érasme parue à Amsterdam (en 1516). Mais c’est une autre histoire. 

François Vey

Jésus. L’Encyclopédie, Joseph Doré (dir.), Christine Pedotti (coord.), éd. Albin Michel, 800 p., 49 €

Illustration : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, peinture de Vermeer (avant 1656), Édimbourg, Galerie Nationale d’Écosse © akg-images/éd. Albin-Michel