Olivier Haralambon, Le coureur et son ombre

Olivier Haralambon, Le coureur et son ombre

Extases cyclistes : des vélos dans la tête

Ancien cycliste amateur de première catégorie, OLIVIER HARALAMBON publie un beau texte sur l'indicible de l'effort physique. Avec le football, le vélo est le sport qui suscite le plus de passion chez les écrivains, de Dino Buzzati à Emil Cioran.

En manque de confiance, le jeune Olivier Haralambon monta sur un vélo pour y trouver « un appui bienveillant qui met la terre et les autres à distance ». Gorgé de bonheurs d'écriture, Le Coureur et son ombre contient le souffle littéraire de l'indicible, du ressenti corporel rarement exprimé avec autant de justesse : « C'est sur la scène du théâtre intérieur que la réalité se lève. » Olivier Haralambon parle de sa monture mécanique comme Matisse n'a pas su parler de ses modèles, avec un tact infini, une sensualité inédite. Le styliste est un Anquetil du vocabulaire, un Pantani du verbe, un grimpeur d'obstacles syntaxiques. Il n'appartient pas au genre contemplatif : ancien cycliste amateur de première catégorie, il connaît tout du vélo. Journaliste spécialiste, à grande ouverture d'esprit, il écrit aussi bien sur Louison Bobet que sur Maurice Merleau-Ponty. En 2014, son hommage au défunt coureur Frank Vandenbroucke, Le Versant féroce de la joie (Alma), avait toutes les qualités d'un roman et aucun inconvénient d'une biographie : « L'athlète ne vise au fond qu'à se supprimer lui-même, sa quête met en scène le désespoir de ne pas y parvenir, et il se sait condamné à marcher sur le fil de la tragédie. » Le romancier n'accorde pas moins d'importance aux champions maudits qui ont brûlé leur vie qu'aux destins fracassés, de Van Gogh à Hendrix, en passant par Artaud. Chacun son moyen d'expression : le vélo n'est qu'un instrument, l'artiste c'est le cerveau. Le Coureur et son ombre élève l'âme du lecteur parce qu'il déborde de finesses spirituelles. L'auteur en connaît un rayon sur le sujet, c'est d'évidence le livre d'une vie. Il en a fallu des kilomètres pour atteindre une parfaite connaissance du dépassement de soi.

Chevaliers sans armure

En opposition aux ignorants, souvent bardés de diplômes, qui réduisent les cyclistes à des bas du plafond, Olivier Haralambon, lui, les voit comme des « danseurs, des funambules, des toreros, des mystiques, des ascètes ». Et aussi des chevaliers sans armure égarés au milieu des voraces autos que Guillaume Apollinaire comparait déjà à des obus en 1905. Le champion Michele Scarponi, vainqueur du Giro 2011, a été tué par un chauffard le 22 avril dernier. Quelques jours plus tard, Christopher Froome a été renversé volontairement par un délinquant de la route qui se plaignait d'être ralenti par le triple vainqueur du Tour de France. Les cyclistes professionnels sont obligés de s'entraîner sur les routes de Monsieur Tout-le-Monde, cela revient à disputer un match de tennis au milieu d'une route nationale ! À moins d'avoir la malhonnêteté d'utiliser un moteur camouflé, le vélo n'est actionné que par la force humaine que certains compétiteurs améliorent avec le dopage - « charger la mule », dit le jargon - à leurs risques et périls. La force humaine, aussi bien cérébrale que musculaire. Olivier Haralambon se réfère à Léonard de Vinci, qui voyait dans la peinture une cosa mentale. Claude Marthaler a lui aussi une vision d'esthète : « Voyager à vélo est un mécanisme amoureux par lequel on devient soi. » Au cours d'un tour du monde sur deux roues pendant sept ans, l'aventurier suisse a acquis une sagesse qui augmente son altruisme. Sa nouvelle réflexion vélocipédique (Zen ou l'Art de pédaler) est un bréviaire de savoir-vivre sans un gramme de prétention.

La pluie de chiffres des statistiques sur la dimension physique n'a jamais fait un as du vélo. Bernard Hinault était, avant tout, un homme doté d'un très grand caractère. Le muscle ne suffit pas, même si, dans ses ultimes pages, Olivier Haralambon avoue que désormais le poids des ans l'oblige de plus en plus à rouler surtout dans son imaginaire. Cette façon d'avancer avec sa propre énergie fascina Curzio Malaparte au point qu'il écrivit, en 1947, dans la revue Sport Digest un article (« Deux visages de l'Italie, Coppi et Bartali ») sur les champions qui divisaient leur pays natal. Dès 1940, l'Italie se passionna pour le Florentin Gino Bartali, fervent catholique, et le Piémontais Fausto Coppi, chrétien non pratiquant affilié à la gauche laïque. Selon Malaparte, « du sang » coulait dans les veines de Bartali tandis que celles de Coppi étaient pleines d'« essence ». Cette opposition entre le paysan toscan bon père de famille et l'ouvrier industriel épris de sa maîtresse, dans un pays qui n'autorisait pas le divorce, a aussi captivé Dino Buzzati, qui devint l'Homère du Giro 1949 remporté par Coppi avec 23 minutes et 47 secondes d'avance sur son aîné Bartali. Lequel fut récupéré par le régime mussolinien sans jamais dire qu'il sauva de la déportation plus de huit cents Juifs, car il transportait dans le cadre de son vélo de faux papiers d'identité au profit du réseau Delasem. Reconnu « Juste parmi les nations » à titre posthume, Bartali fut un héros à double titre, l'homme autant que le champion.

Quand Nucéra refait le Tour

« Vélo = Love ». On doit cette anagramme à la perspicacité du pataphysicien Michel Ohl, qui a fait beaucoup d'envieux avec sa trouvaille que d'aucuns auraient voulu découvrir tant elle est évidente a posteriori. Cyclisme et littérature font bon ménage depuis des lustres : d'Alfred Jarry à Bernard Chambaz, les écrivains pratiquent la petite reine, qui est une école de la volonté, ingrédient capital sans lequel il n'est pas possible d'écrire ou de pédaler. L'ex-champion Raymond Mastrotto déclara un jour de victoire qu'il avait graissé la chaîne de son vélo avec sa sueur. Les derniers lacets d'un grand col du Tour de France sont l'équivalent des dernières pages d'un manuscrit. « Mieux que personne Louis Nucéra a su tirer profit du double privilège du mouvement et du silence car il existe une sagesse de la bicyclette », a écrit Emil Cioran à l'auteur de Mes rayons de soleil qui se disait appartenir aux « etc. » dans le classement des courses amateurs. Pour illustrer cette définition de lui-même, Louis Nucéra, à 60 ans, décida de refaire le parcours du Tour de France 1949 (4 813 km) remporté par Fausto Coppi. Une belle occasion de renouer avec la littérature du voyage, si cher à Valery Larbaud. Le matin était consacré à la course ; l'après-midi à la flânerie. Cioran et Nucéra parlaient souvent de cyclisme, voilà qui va surprendre ceux qui compartimentent tout. Cioran admettait avoir deux passions : « la lecture et la bicyclette ». Pendant l'Occupation, il transformait en vélodrome la place de la Concorde, qu'il avait l'impression d'avoir pour lui tout seul. Désargenté, il sillonna la France jusqu'en 1950 - la Bretagne surtout - à sa cadence, s'arrêtant là où bon lui semblait. Dans Le Magazine littéraire de décembre 1973, Cioran confie à Nucéra que le patron d'un hôtel lui expliqua que « de recevoir un client à bicyclette était mauvais pour son standing ». Cioran décida de ne plus faire de vélo quand on lui interdit de garer le sien dans la cave de son logement. Cette ségrégation l'incita à se consacrer à la marche. Quant à Louis Nucéra, il a été pulvérisé sur son vélo le 9 août 2000.

Il ne faut pas confondre la bicyclette et le vélo. Émile Zola utilisait la première, mais l'incandescent Christian Laborde n'a d'yeux que pour le second, qu'il célèbre depuis un quart de siècle à travers des portraits d'écorchés vifs tels Charly Gaul, Lance Armstrong et Jean Robic, tous membres de son Panthéon de la « Vélocifération ». Christian Laborde s'éternise dans son enfance, qui nous rappelle la nôtre. Il est plus près de Saint-Exupéry que de Robert Chapatte. Parmi les écrivains amoureux du vélo, il y a ceux qui en font (Éric Fottorino, Philippe Bordas...) et ceux qui regardent passer les coureurs, à l'image de René Fallet et d'Antoine Blondin. La poésie est leur dénominateur commun : « À 12 ans, j'eus ma première bicyclette ; depuis, on ne m'a plus jamais revu », a confié Paul Morand avant d'opter pour le cheval. Les baroudeurs Dino Buzzati, Olivier Haralambon et Christian Laborde se sont échappés du peloton des lettres. Trois maillots jaunes en puissance.

 

Le coureur et son ombre, Olivier Haralambon, éd. Premier Parallèle, 158 p., 16 €.

Robic 47, Christian Laborde, éd. du Rocher, 190 p., 21,90 €.

Zen ou l'art de pédaler, Claude Marthaler, éd. Olizane, 156 p., 15 €.

Sur le Giro 1946, Dino Buzzati, traduit de l'italien par Yves Panafieu avec Anna Tarantino, éd. So Lonely, 174 p., 14 €.

Le goût du vélo, textes choisis par Hélène Giraud, éd. Mercure de France, 128 p., 6,50 €.

LE COUREUR ET SON OMBRE, Olivier Haralambon, éd. Premier Parallèle, 158 p., 16 E.

ROBIC 47, Christian Laborde, éd. du Rocher, 190 p., 21,90 E.

ZEN OU L'ART DE PÉDALER, Claude Marthaler, éd. Olizane, 156 p., 15 E.

SUR LE GIRO 1946, Dino Buzzati, traduit de l'italien par Yves Panafieu avec Anna Tarantino, éd. So Lonely, 174 p., 14 E.

LE GOÛT DU VÉLO, textes choisis par Hélène Giraud, éd. Mercure de France, 128 p., 6,50 E.

Extrait

Esquiver sa douleur

Il danse intérieurement. Lorsqu'il passe devant vous, cela ne dure qu'un éclair, c'est le crépitement de ses paupières qui vous marque le plus profondément. Il reste vif et léger. Sa douleur, il l'esquive, il la détourne, il l'élude. Il la leurre. Il l'accompagne du geste à chaque fois qu'elle le frôle, il la trompe. Il la déplace aussi : c'est pour ça qu'il se mord la langue. Un peu de sang pour qu'elle accoure, pour la faire venir là où il n'y a rien à casser. Le Coureur et son ombre, Olivier Haralambon