Vous avez dit fatalisme ? 

Vous avez dit fatalisme ? 

Dans Nouvelle jeunesse (Gallimard), Nicolas Idier nous plonge dans une «nouvelle Chine» rock 'n' roll et poétique, un roman empreint de fatalisme.

C’est une histoire de trajectoires. À commencer par le dernier itinéraire du héros, Feng Lei, jeune poète sino-britannique. On apprend dès le prologue sa mort, dans un accident de moto, sur une ligne droite, à Pékin. Son engin, propulsé à toute vitesse, s’encastre dans un taxi qui lui coupe la route. Le conducteur s’appelle Zang Xiaopo, il est un ancien camarade d’école de Feng Lei. Sa ressemblance avec Mao Zedong, jusqu’au grain de beauté au-dessus du menton, trouble les automobilistes arrêtés. Feng Lei meurt sur le coup. L’auteur, par un chant, commence par lui rendre hommage, en s’adressant directement à son fantôme. Il parsème son dernier trajet de ses souvenirs, et arrête le temps au moment où sa tête s’apprête à s’écraser sur la vitre. La route se dessine alors, l’histoire peut commencer.

L’héritage de deux révolutions 

Feng Lei, Zang Xiaopo, deux destins que tout sépare. Le premier est le fils d’un poète chinois révolutionnaire né pendant la grande famine, emprisonné plus tard pour divergences avec les idées du régime, et d’une britannique, elle-même fille de la rockstar internationale Rick Springer. Il est donc l’héritier de deux révolutions: celle du rock de son grand-père, et celle de la Chine. Celui qui mettra fin à sa vie de façon accidentelle vient d’une famille de commerçants. Zhang Xiaopo devient le sosie de Mao le plus bagarreur de l’Histoire, et peut-être aussi l’un des plus grands ivrognes d’une capitale qui n’en manque pourtant pas. »

Le poète, lui, pourrait être l’idole d’une beat generation importée en Chine, ce qui n’a pas échappé à l’auteur: « Feng Lei aime la vitesse. Il aime rouler vite, fondre le béton sous la vitesse du moteur. Dans Sur la route, le roman vaudou de Jack Kerouac, le héros ne ralentit jamais. » Par un habile procédé de narration, les trajectoires de ces deux destins aimantés évolueront côte à côte, se frôlant parfois, jusqu’à l’ultime collision annoncée dès le départ, qui rappelle leur première rencontre à l’école, où ils s’étaient battus le jour où « petit Mao » a mis en jeu l’honneur du futur poète.

Le rock'n'roll, « musique inventée pour porter la poésie »

Feng Lei passe ensuite une partie de son enfance dans le manoir de son grand-père en Angleterre, qui l’initie notamment au rock’n'roll, « musique inventée pour porter la poésie ». Il y découvrira le faste décadent des fêtes de Rick Springer, convoitées par tout le gratin artistique de la planète. C’est pourtant dans la solitude de sa bibliothèque, que le futur poète se prend de passion pour l’histoire de Chine, sous le regard énigmatique du portrait de Mao d’Andy Warhol, offert par ce dernier à son ami Rick. Mao est omniprésent. De la première à la dernière ligne, il hante le récit. À tout moment on peut s’attendre à voir surgir son spectre, que l’auteur, Nicolas Idier, tendrait à rendre sympathique, par les considérations de ses personnages la plupart du temps. Ce sinologue, attaché d’ambassade à Pékin, peut même paraître déférent envers celui qui a causé la mort de dizaines de millions de Chinois, mais qui a « libéré la Chine des Japonais, à l’époque où ceux-ci étaient de violents fascistes, et sorti le pays de la pauvreté ». À propos, l’auteur désigne l’Europe comme un « vieux continent fasciste (à l’exception notable du Royaume-Uni) », envieux de l’envol chinois au point d’avoir, en 2010, attribué le prix Nobel de la paix à un poète dissident, alors qu’en Chine, « tout le monde travaille dur, mais l’humeur est excellente ». Emporté par une puissance narratrice indéniable, le lecteur pourrait ressentir l’effet d’une collision violente face à ces quelques considérations d’un auteur idéaliste. L’Occident serait la terre des méchants, et la Chine, celle de gentils bisounours rouge-délavés ?  

Cette « nouvelle Chine » underground

Expliquons cela par l’imagination débordante de Nicolas Idier. De fil en aiguille, son écriture de soie nous amène dans cette « nouvelle Chine », où Feng Lei est parti s’installer, avec le désir mûri de s’exprimer dans la langue de son père. Et nous ne sommes encore qu’au début. Il fréquente la scène underground de Pékin, peuplée « d’artistes chinois qui sortent de la terre comme des champignons ». Ils ne tapissent plus le sol des fumeries d’opium mais prennent des pilules colorées pour danser jusqu’à l’aube. À compter de son retour, l’ascension de Feng Lei est fulgurante, alors que la carrière du « petit Mao » est … n’en disons pas plus.

Des prémonitions morbides

C’est un roman où règne le fatalisme. Le lecteur sait d’emblée la mort inéluctable et précoce de Feng Lei; cette mort qui « n’est pas un accident pour les poètes et les âmes pures », nous dit Sam, la fiancée de Feng Lei. Elle, et d’autres, ont des prémonitions morbides, sachant au fond d’eux-mêmes « qu’il n’y aura aucune possibilité d’échapper à la fatalité » du sort de cet adorateur de Cioran, prenant l’aura d’un prophète sous cette plume ambitieuse. C’est une fable où le talent est héréditaire. Feng Lei ne vit pas dans l’ombre de ses aïeux, il en est l’héritier à la hauteur. Puisqu’il ne pouvait en être autrement, par fatalité. 

Simon Bentolila

À lire
Nouvelle jeunesse, Nicolas Idier, éditions Gallimard, 368 p., 20 €. Parution le 25 aout 2016

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