Des signaux dans l'espace

Des signaux dans l'espace

Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, Le Magazine Littéraire publie, tout au long de l'été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. La série continue avec Le Problème à trois corps de Liu Cixin.

Saviez-vous qu’un proton déployé en deux dimensions pourrait englober la terre ? Que l’on pouvait se servir du soleil comme d’une antenne géante pour envoyer des messages à toute la galaxie ? Qu’il était impossible de simuler les mouvements de trois corps orbitant les uns autour des autres ? Que dans la Chine communiste, l’étude des taches solaires pouvait vous valoir l’étiquette de dangereux réactionnaire – car le soleil, c’est Mao, qui est bien sûr sans taches ? Œuvre du chinois Liu Cixin, premier tome d’une trilogie et best-seller international, Le problème à trois corps ne brille pas par son écriture – abrupte et sobre – mais par son extraordinaire intrigue, et par les données savantes qui la soutiennent. Nous sommes là dans ce que les anglophones appellent la « hard SF » – cette science-fiction qui ne plaisante pas avec les lois de la physique. S’il est loin de la poésie d’un Bradbury, Liu Cixin se situe ici tout près des inquiétudes de l’astrophysicien Stephen Hawking, qui ordonnait à l’humanité de ne plus envoyer inconsidérément des messages dans l’espace car cela revient à donner l’adresse et les clés de sa maison à n’importe qui. Et quand cette maison s’appelle la terre et que ce n’importe qui inclut tout ce qui pourrait vivre dans l’espace...

Le roman de Liu Cixin commence pendant la Révolution culturelle, en 1967 : Ye Wenjie assiste à l’exécution de son père, physicien, sommé par les gardes rouges d’abjurer sa foi en la relativité d’Einstein, jugée bourgeoise. Elle-même astrophysicienne, Ye Wenjie se retrouve enfermée à Côte Rouge, une base de recherche militaire où tout conflue vers une gigantesque antenne. Le but : écouter les étoiles de sorte que la Chine soit la première à entrer en contact avec d’éventuels signaux extra-terrestres, ceci pour améliorer la science révolutionnaire. Résultat : silence radio. Mais ce qui peut recevoir peut aussi émettre : un message est envoyé dans l’espace. Et des années plus tard, une réponse parvient.

Autour de cette intrigue sise dans le XXe siècle, Liu Cixin en construit une autre, au XXIe siècle. Elle porte d’abord sur des perturbations dans les accélérateurs de particules, là où l’homme étudie les fondements de la matière. Soudain, partout dans le monde, les résultats diffèrent. Quelqu’un d’immensément compétent chercherait-il à détruire la science des hommes ? Puis c’est un jeu vidéo étrange qui apparaît : fondé sur un monde chaotique à trois soleils, il met en scène une espèce dont les civilisations sont périodiquement anéanties par les trajectoires de ses astres, impossibles à modéliser. Qui se cache derrière ce jeu vidéo ? S’agit-il d’éduquer les hommes aux conditions de vie dans un autre système ? Un chercheur en nanomatériaux de pointes – ces fils de l’épaisseur d’un micron capable de scier des cuirassés en deux – et un policier à la langue bien pendue mènent une enquête. Secte apocalyptique, espionnage, expériences scientifiques extra-terrestre... Le roman de Liu Cixin sait allier fantaisie littéraire et rigueur scientifique, suspense et passages explicatifs. Son deuxième tome, La forêt sombre, doit paraître en octobre prochain.

 

Alexis Brocas

 

Le Problème à trois corps, Liu Cixin, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric, éd. Actes Sud, 424 p., 23 €.