En attendant la truite

En attendant la truite

L’été incite aux lectures, mais celles-ci sont de moins en moins diverses : depuis cinq ans, tous les libraires ont noté, consternés, que les choix des lecteurs se concentraient désormais sur les quatre ou cinq livres vantés à la télévision- pour des raisons souvent étrangères à leur qualité littéraire. Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, le Magazine Littéraire publiera, cet été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. La série continue avec Le Saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno. 

L’écriture a un point commun avec la pêche : même quand on n’attrape aucune prise, on n’en revient jamais tout à fait bredouille. On regarde dans sa musette intérieure, et faute de poisson, on y trouve un sentiment de dépaysement, un aperçu sur soi-même, de nouvelles images du monde... Peintre, pêcheur, et aujourd’hui romancier, Jérôme Magnier-Moreno le sait bien !

Dans son Saut oblique de la truite, il raconte un voyage en Corse réussi, et néanmoins tissé d’occasions manquées. Il doit retrouver un ami- celui-ci ne vient pas. Se fait prendre en auto-stop par une beauté locale – et ne pourra répondre à ses avances. Traque les truites dans un paysage paradisiaque – et n’en attrape aucune. D’où vient-il que ce premier roman où il ne se passe strictement rien se dévore comme un récit d’aventure trépidant ?   

De l’écriture, d’abord : Jérôme Magnier-Moreno parvient, dès l’aéroport, à nous glisser dans la psyché inquiète et attentive de tout voyageur solitaire, soumis à mille petits suspenses. Les horaires seront-ils respectés ? Les rendez-vous tenus ? La chance au bout des appâts ? Le soleil de la partie ? Sans témoin pour valider ses impressions ou lui donner la répartie, le voyageur s’approche, du coup, un peu plus près du monde. Médite sur ses sensations sans pour autant se prendre pour un philosophe. En restant en prise directe avec l’empirique.

Or, on l’a dit, ce voyageur est peintre et son roman ne fonctionnerait pas si bien si certaines de ses pages n’étaient d’authentiques tableaux : « Je me contente de sonder du regard la masse liquide qui, comprimée dans d’étroites gorges en amont de Francardu, surgit sous mes pieds avec une puissance inouïe, encadrée de robustes falaises de granit. Rien ne pourrait arrêter ce jaillissement, ni la roche, ni l’acier, ni le matériau le plus dur. Le pont de pierre sur lequel je me trouve, délicate figure géométrique audacieusement arquée à cet endroit resserré de la rivière par l’intelligence technique des hommes, fait presque office de provocation devant tant de force ».

Et dire que ç’aurait pu être le décor d’une pêche héroïque... Mais le personnage du Saut oblique n’a rien du héros – celui qui, dans les romans d’autrefois, filait droit vers son objectif, en renversant tous les obstacles et en saisissant les occasions. Comme la truite de son titre, devant l’obstacle, il préfère dévier, tergiverse en présence d’une bonne fortune - et faute d’atteindre son but, attrape ce qui passe. Jérôme Magnier-Moreno n’a pas trouvé de truite en Corse mais la matière d’un excellent roman.

Alexis Brocas

Le Saut oblique de la truite, Jérôme Magnier-Moreno, éd. Phébus, 92 p., 11 €