Il réitère avec son dernier livre, consacré à l’athlète tchèque Émile Zatopek, qui régna sans rival sur le 5 000 m, le 10 000 m et le marathon, raflant les médailles d’or de ces disciplines lors des Jeux olympiques de 1952 à Helsinki. A priori, rien de commun entre ces deux figures, si ce n’est leur exposition médiatique, le génie dont elles ont fait preuve dans leur domaine et leur nomadisme. Courir s’inscrit dans la lignée des « romans géographiques » chers à l’auteur de L’Équipée malaise, ponctués de voyages incessants, en Inde et en Australie pour Les Grandes Blondes, dans les régions arctiques pour Je m’en vais, et jusque dans l’espace pour Nous trois.
Voyages dénués de tout exotisme, les parcours et allers-retours des personnages – sous forme de courses-poursuites dans Cherokee ou d’errance à travers la France d’une jeune femme devenue SDF dans Un an – ressortissant à une autre nécessité, celle du seul mouvement, sans aucun apprentissage ou initiation à la clé.
Or, non seulement le sympathique Émile Zatopek ne cesse de se déplacer au gré de compétitions sportives internationales – quand les autorités communistes lui en accordent l’autorisation –, mais son activité proprement dite est par essence liée à la mobilité, ainsi que l’indique Courir, titre éloquent. Et tout l’art de Jean Echenoz tient dans une orchestration savante de la trajectoire d’Émile, qu’il traite de la même façon que son héros rythme ses courses, étirant certains moments, faisant l’ellipse d’autres, rallongeant et condensant tour à tour, usant avec aisance des procédés d’ordre cinématographique et musical dont il est familier. En témoignent les effets de rime qui ponctuent le roman : à l’invasion nazie lors de la Seconde Guerre mondiale répond celle de l’URSS lors du Printemps de Prague, annoncées par deux phrases symétriques ouvrant le premier et le dernier chapitre du livre : « Les Allemands sont entrés en Moravie » 1939, et « Les Soviétiques sont entrés en Tchécoslovaquie » 1968 ; cette deuxième invasion contraste cruellement avec la première entrée des Soviétiques dans le pays pour le libérer des Allemands 1945. Au sein même de l’intrigue, chacune des courses d’Émile est construite sur un schéma identique topographie des lieux, départ, épreuve, arrivée, accueil des spectateurs en liesse, dont Jean Echenoz s’amuse à répéter, à varier, voire à supprimer les termes suivant des mouvements qui tiennent d’une rhétorique musicale. Il construit le parcours sportif de son héros comme une partition, reprenant des phrases comme d’autres des thèmes.
Compositeur, comme Ravel, Echenoz est aussi un expérimentateur, comme Zatopek, connu pour avoir révolutionné les méthodes d’entraînement. Le sportif tchèque a en effet inventé des techniques nouvelles que l’écrivain nous détaille avec un plaisir d’enfant démontant un jouet, convoquant tant le « système Gerschler » « entraînement fractionné, chronométré sur piste et à train relativement lent » que le « système Olander » « période de footing avec changements d’allure mais, lui, sur parcours souple dans un environnement naturel ». Réapparaît là, en échos aux chaudières et spécifications de vitesse du paquebot de Ravel, ou encore à l’assemblage mi-entomologique, mi-technologique des mouches-espionnes de Lac qui paraît dans la collection « Double », la prédilection de l’écrivain pour la codification et les discours scientifiques.
Ce livre magnifique est sans doute le plus exemplaire des obsessions, en matière littéraire, de l’auteur de Je m’en vais : il les concentre ici avec une jubilation et une drôlerie extrêmes, allant jusqu’à s’en faire l’évident miroir. Émile, ainsi, est tout autant un créateur qu’une créature, un double de l’écrivain qu’une incarnation de son art poétique définissant le roman comme « machine à fiction ». Surnommé « la Locomotive », il est présenté à maintes reprises comme une mécanique, mais une mécanique qui, alors qu’elle a tout pour gripper et tomber en panne il court tordu, grimaçant, torturé, et fait « tout ce qu’il ne faut pas », fonctionne mieux que toutes les autres – un prodige à ce jour encore inexpliqué. C’est là une des images fétiches de Jean Echenoz, qui a souvent comparé ses livres à des moteurs, plus précisément des moteurs avec des dysfonctionnements qui font tout leur intérêt.
Rien de plus merveilleux et, dans le même temps, de plus logique que de s’attacher à un héros-machine dont le nom de Zatopek « claque universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandés par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite ». Le prix Goncourt 1999 a quelque chose d’un artiste sériel à l’instar d’un Patrick Modiano : il retravaille ses préoccupations d’une oeuvre à l’autre avec une inventivité et une minutie telles que l’objet littéraire qui en ressort obéit à ses règles tout en les raffinant, les sophistiquant, ou encore les retournant avec une égale subtilité.
Courir tend à la fois vers l’épure pure machine, pur mouvement,lignes de construction épurées et vers l’impur, si l’on peut dire, en piochant dans le réel pour construire quelque chose qui ne l’est pas, en restituant des éléments véridiques, tels que la censure et la terreur régnant dans la Tchécoslovaquie communiste, l’autocritique forcée ou la condamnation d’Émile aux mines d’uranium après le Printemps de Prague. Édifier du faux sur du vrai, dans un aller-retour permanent : on retrouve une nouvelle fois une préoccupation centrale d’Echenoz, portée à son comble tant est ténue la frontière entre des faits qu’on pourrait croire fictifs et qui se révèlent exacts et des scènes inventées mais s’adaptant parfaitement à la réalité historique.
Instrumentalisation d’un athlète à des fins de propagande, censure et contrôle des informations derrière la façade d’une médiatisation à outrance : la lecture de Courir entre en résonance avec le succès en trompe-l’oeil des dernières olympiades à Pékin, capitale d’un régime qui, à l’instar des Soviétiques, n’a pas hésité à employer les chars pour écraser toute velléité de liberté. L’histoire ne se répète pas, mais il lui arrive de bégayer, semble nous murmurer ce roman à triple fond qui déploie tous les paradoxes propres aux grandes oeuvres. Complexe dans sa structure mais aérien d’allure, mêlant l’allégresse de la victoire sur soi-même à la mélancolie de l’impuissance face à un État tentaculaire, Courir décrit merveilleusement la montée, aussi irrésistible que sa chute fut brutale, d’un homme qui trouva la gloire sans la chercher ni même la désirer, un homme qui, en digne personnage d’Echenoz, connut la lumière de manière illusoire et disparut littéralement dans l’ombre, comme effacé du monde.


