Un don

Dans Beloved, Toni Morrison avait mis en scène une mère hantée par le fantôme de son enfant, qu’elle avait égorgée pour lui éviter de vivre dans les fers de l’esclavage. Dans Un don, ce n’est pas une mère mais une fille, Florens, qui la nuit voit apparaître celle qui lui a donné le jour. Une femme qui, à défaut de la tuer, l’a autrefois abandonnée, suppliant Jacob Van Aark, un étranger de passage dans la plantation du Senhor d’Ortega, où toutes deux étaient esclaves, de la prendre – plutôt qu’elle-même et son petit garçon – en paiement de la dette contractée par le gentilhomme portugais. Plusieurs années ont passé, mais Florens ne s’est jamais remise de cette blessure originelle et refuse à présent d’écouter le message que « a minha mãe » tente désespérément de lui communiquer, et que le lecteur découvrira à la toute dernière page de ce roman où la prix Nobel de littérature 1993 allie avec son talent et son savoir-faire habituels la violence à la poésie, et le lyrisme à l’acuité.

Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, et l’esclavage, contrairement au contexte de Beloved, n’est pas encore associé à la race. Mais les choses changent : un conflit vient de s’achever, qui opposait « une armée de Noirs, d’indigènes, de Blancs et de mulâtres – Noirs libres, esclaves et engagés », menée par des membres de la gentry, à d’autres grands propriétaires locaux afin de renverser le gouverneur de Virginie. Pour la première fois, le pouvoir a été attaqué par un groupe dont les intérêts transcendaient le statut, la classe et la race, et, afin que cela ne se reproduise pas, on a édicté des lois donnant aux Blancs des droits que les Noirs n’ont pas, permettant notamment aux premiers de tuer les seconds pour n’importe quelle raison sans être poursuivis. La fiction d’une identité définie par la couleur de peau se met en place avec les tragiques conséquences que l’on sait.

Cela posé, Un don ne s’intéresse pas qu’à un moment clé de l’histoire afro-américaine, mais plus largement aux fondements d’une nation, dont la ferme de Jacob Van Aark, bâtie au milieu d’une nature encore sauvage et magnifiquement décrite, est un parfait microcosme. Outre lui et sa femme Rebekka, qu’il a fait venir d’Angleterre, ainsi que Florens, l’enfant noire, ce lieu rassemble une Indienne, Lina, achetée à des presbytériens qui l’ont recueillie après qu’une épidémie a dévasté toute sa tribu, une faible d’esprit «aux yeux gris argent», Sorrow, rescapée d’un naufrage, et deux «engagés», Willard et Scully, qui attendent d’avoir accumulé de quoi acheter leur liberté le passage en Amérique se payait pour les démunis en années de labeur qui pouvaient se prolonger indéfiniment, la dette passant des parents aux enfants.

Chacun des personnages, qui sont autant de fragments de la mosaïque identitaire de l’époque, incarne également une servitude particulière, de Rebekka, dont les perspectives se limitent à «servante, prostituée ou épouse» du fait de son sexe et de son rang social, à Florens, qui troque son asservissement pour un autre en tombant follement amoureuse d’un forgeron, un homme noir et libre – une rareté qui n’est pas encore une anomalie – venu construire pour Jacob Van Aark un splendide portail pour la nouvelle demeure que celui-ci veut bâtir. Une maison qui là encore est un joug, une maison bien trop somptueuse pour le petit fermier et commerçant qu’il est, mais qu’il désire passionnément depuis qu’il a été dîner dans la propriété des d’Ortega. Une maison qu’il considère comme un témoignage de ce qu’il a accompli, et un héritage, mais qui perd tout son sens lorsque Jacob disparaît sans personne à qui la transmettre, et que son épouse elle-même se meurt du mal qui l’a tué, la variole.

Ces drames nous sont rapportés en faisant fi de la chronologie, avec un art de la déconstruction et des narrations entremêlées dans lequel Toni Morrison a toujours été experte. Jouant avec aisance des temporalités et des points de vue, les histoires de Jacob, Rebekka, Lina, Sorrow, Willard et Scully, contées à la troisième personne, viennent se greffer au récit, ou plutôt à l’adresse à la première personne de Florens, partie sur les routes retrouver le forgeron qu’elle adore, seul à pouvoir guérir sa maîtresse il a auparavant soigné Sorrow, atteinte bien avant les autres. Un don est à la fois une remontée aux origines d’une nation – et de l’esclavage – et une traversée des États-Unis, géographique et métaphorique, avec les voyages de Jacob, puis de Florens, qui éclairent les facettes d’un pays se constituant dans le chaos, entre un Sud qui décrète les premières lois racistes et un Nord où font rage les persécutions pour sorcellerie alors que cohabitent ici et là des dizaines de factions religieuses…

Loin de l’idéal pastoral et de l’image bucolique de la terre promise, l’Amérique s’est édifiée au prix du sang et de la perte de l’innocence, nous dit Toni Morrison : l’utopie d’une identité multiple mais harmonieuse – telle qu’elle s’est fugitivement réalisée dans la ferme de Jacob, où le couple, les servantes et les engagés ont un instant réussi à former une famille malgré leurs différences – ne peut que dégénérer sur le long terme. Avec le décès du maître, la communauté à laquelle ils croyaient appartenir se délite : ils ne sont rien de plus qu’une collection d’orphelins et de déracinés. «Baptistes, presbytériens, tribu, armée, famille, il fallait bien quelque chose pour faire un cercle et protéger de l’extérieur.» Pour survivre, on a besoin d’une structure, qu’elle soit tribale, raciale, religieuse ou institutionnelle, et c’est ainsi que Rebekka basculera dans une dévotion fanatique, et que les trajectoires autrefois unies des uns et des autres éclateront pour que naisse une autre composante essentielle de l’identité américaine : l’individualisme forcené.

Dans cette parabole d’une rare densité symbolique, où le naturel se fond avec le surnaturel, où les thèmes de la servitude, de la féminité, de l’amour maternel et de la quête de soi sont articulés avec une puissante subtilité, Toni Morrison use d’une imagerie et d’une langue aux accents bibliques pour dire un paradis perdu. Sa chute est causée par deux péchés originels : l’extermination des Native Americans, dont la tribu de Lina est exemplaire, et la tentation de l’esclavage à laquelle Jacob finit par succomber, malgré sa répugnance pour le commerce des hommes – il décide en effet d’investir dans des plantations de canne à sucre avec cette idée qu’« il y [a] bel et bien une profonde différence entre la proximité intime des corps des esclaves [du domaine Ortega] et une main-d’oeuvre lointaine à La Barbade ». La corruption de ses idéaux, à l’image de la maladie qui le dévore, sera le début de la fin, et il n’est pas anodin que le portail de fer forgé ouvrant sur sa demeure rêvée – et maudite – soit constitué par deux serpents dont les crocs ont été remplacés par des pétales de fleurs : dans cette Amérique en devenir, l’enfer découle du paradis, beauté rime avec cruauté, et splendeur avec horreur. Seule lueur d’espoir, ou presque, le « don » du titre, cette miséricorde terriblement humble et humaine le roman s’intitule A Mercy en anglais dont Florens, traumatisée comme tous ses compagnons, a été témoin sans la comprendre, et que le fantôme de sa mère tente vainement de lui révéler, dans un ultime et déchirant effort d’apaisement.