Une façon de chanter, de Jean Rouaud

Jean Rouaud est l’enfant triste de nos Lettres. Il pleut dans ses livres. Son blason est «de pluie comme d’autres sont d’azur. Je suis né à la poésie par la pluie. Et comme dans la chanson, elle a fini par venir : dix pages dans mon premier livre. Il m’a fallu être patient, mais c’est aussi par ces pages que j’ai pu entendre enfin la chanson en son entier». Le premier livre, c’est Les Champs d’honneur, prix Goncourt mérité, où l’horreur des tranchées s’abattait sur un bourg de Loire-Inférieure. C’était il y a vingt-deux ans. Et la chanson entière, c’est la somme autobiographique qui a suivi, et qui reprend la même histoire de famille, avec grand-père, papa, maman, mes oncles et mes soeurs. Après Mai 68, les voyages en stop et le job de kiosquiste duquel le succès l’a sauvé, Une façon de chanter remonte aux 15 ans de Jean Rouaud, à l’occasion de la mort de son cousin Joseph, haute figure de la vertueuse tribu, qui offre au jeune Jean, à l’aube du grand chambardement, sa première guitare. Ah, ce cousin Joseph : un remède à l’ennui dans un univers sans joie, où règnent le gramophone et l’ORTF. Rouaud en profite pour diriger sa nostalgie vers les lointains de sa jeunesse, dans la grisaille monacale qui lui sert d’oxygène. Il s’écrit des lettres à lui-même : «Écrire est peut-être un exercice vain, mais pas pour l’auteur qui apprend ainsi des choses sur lui et les siens.» La messe est dite. De là, cette obstination chronique et proustienne à se chercher, au fil d’une littérature pluvieuse de séminariste, datée ici de l’an 50 après Mick Jagger.

Une éducation trop stricte aurait-elle conduit le Goncourt 1990 à creuser le même sillon pour s’en délivrer et rattraper le temps perdu ? La vérité est qu’en lui Rimbaud parasite Proust et que sa Recherche ne présente guère d’Illuminations. Longtemps Jean Rouaud s’est couché de bonne heure, et depuis il a endormi tout le monde. Une façon de chanter est un clin d’oeil à la « Mother » de Rimbaud, lequel lui écrivit, amputé, de son enfer abyssinien, en 1882 : «À présent, je suis fort habitué à toute espèce d’ennuis ; et si je me plains, c’est une espèce de façon de chanter.» Du coup, Rouaud se lamente, gratte la guitare du cousin, se laisse pousser les cheveux, entonne la chansonnette. Il redit que Mozart, dont il avait vu à la télé une rétrospective au moment du décès de son père, fit «un opéra contemporain de ses pleurs». Mais les pleurs sur la pluie, c’est beaucoup d’humidité. Des hydrolats lacrymaux à gros bouillons. Prélude aux «coups de boutoir de Mai 68» vus par «cinq bouseux désintégrés, renvoyés instantanément au siècle dernier» par un riff de Keith Richards. Et c’est parti pour trois pages de tâtonnements musicaux. L’antique pleureur se mortifie, ressasse, se cite au cours d’un mortel soliloque. On veut bien qu’un écrivain cherche à faire oeuvre de ses émois, dans la splendide ignorance de son lectorat. Mais a-t-il les épaules assez solides pour jouer les classiques ?

De cette Façon de chanter surnage l’odeur de l’encaustique, l’horreur des dimanches après la messe et de la photo de famille jaunie. Il y a des phonographes à manivelle, des 78 tours en bakélite, sans oublier les Compagnons de la chanson et la franche camaraderie. De désirs, d’espoirs, d’élans, point. Les poussées d’acné du chroniqueur des années 1965-1968 n’aboutissent, en dépit d’un spécieux renfort d’analepses et de prolepses, qu’à une scène de coupe de cheveux chez le coiffeur-maraîcher du village, symbolisant une «reddition politique». Balzac et Kerouac, les Byrds et L’Ecclésiaste, Woodstock et l’accordéon musette, «J’ai du bon tabac» et «Satisfaction» sont platement opposés. Là n’est pas encore l’essentiel de la déploration générale. Le grand regret est ailleurs : que les chers disparus eussent trépassé avant que d’avoir visité les fervents charniers que l’auteur leur a ouverts. La ritournelle inclut aussi «Auprès de ma blonde» et «Il pleut Bergère». «Je chante pour passer par-dessus le temps, et par ce grand bond en arrière, quand rien n’était encore joué de notre désastre, je gomme le souvenir trop douloureux de la grandeur passée et de son émiettement.» Naphtaline et nostalgie. Il pleut sur Nantes. Fais dodo, Jean Rouaud mon p’tit frère. Mais dis, quand reviendras-tu ?