Oméga mineur

On n’a pas tous les jours l’occasion de dégainer des références de ce calibre, alors allons-y : Oméga mineur de Paul Verhaeghen soutient la comparaison avec les romans de Don DeLillo Outremonde, Richard Powers The Gold Bug Variations ou, plus lointainement, Thomas Pynchon L’Arc-en-ciel de la gravité. C’est un livre total qui mélange l’histoire du siècle et les énigmes de la science, Hitler et Einstein, la politique et la physique, une fresque qui, tout en s’inscrivant dans la lignée du postmodernisme anglo-saxon, évoque aussi le réalisme magique d’un Günter Grass et se lit comme un thriller, avec des points de bascule dignes d’un roman d’espionnage. D’abord écrit en néerlandais, langue natale de l’auteur, le roman a été traduit en anglais par ses soins et publié en 2007 chez Dalkey Archive, l’éditeur de Robert Coover et de Gilbert Sorrentino - version américaine sur laquelle le traducteur Claro a pu s’échiner. Belge, Paul Verhaeghen était connu jusque-là pour ses austères travaux en psychologie cognitive, discipline qu’il a étudiée à Louvain et qu’il enseigne aujourd’hui au Georgia Institute of Technology d’Atlanta. Il avait également fait parler de lui en refusant en 2006 le Flemish Culture Award for Fiction, un prix trisannuel doté de 12 500 euros décerné à Oméga mineur. Résidant aux États-Unis, il aurait en effet été obligé de payer 5 000 $ à l’administration au titre de l’income tax, ce qui, selon lui, aurait alimenté l’effort de guerre en Irak. La somme a donc été versée à Human Rights Watch et à l’American Civil Liberties Union, assortie de commentaires virulents sur les atteintes aux libertés et le traitement des prisonniers de guerre. Quand on sait que les principaux sujets du roman sont la montée du nazisme, la destruction des Juifs et le mensonge, on mesure la charge polémique des parallèles sans nuances de Verhaeghen entre la situation contemporaine et celle des années 1930.

Oméga mineur est construit en quatre parties, empruntant leurs titres au sanskrit - tamas ténèbres, rajas nuées, sattva souffle vital et om le symbole sacré de l’hindouisme -, chacune étant divisée en chapitres numérotés selon l’alphabet hébreu, d’aleph à tav. Résumer l’intrigue serait une gageure, d’autant que Verhaeghen alterne les époques au sein des parties et les personnages à l’intérieur des chapitres. Disons simplement que l’histoire s’articule autour de cinq personnages. Paul Andermans, d’abord, postdoctorant en psychologie à Potsdam dans les années 1990. Tabassé par un groupe de néonazis, il se retrouve à l’hôpital dans la chambre d’un vieil homme avec qui il sympathise, Jozef De Heer. Juif, survivant de la Shoah, ce dernier lui raconte sa vie, de la montée du nazisme aux camps et de sa carrière de magicien télévisuel à son implication dans la construction du mur de Berlin. Viennent ensuite Paul Goldfarb, prix Nobel de physique, exilé allemand qui participe en 1945 à la mise au point de la bombe atomique, et son étudiante Donatella ; enfin Nebula, pornographe berlinoise qui trempe dans les milieux skins et cherche en secret à dévoiler la véritable identité de Jozef De Heer.

Opéra littéraire, Oméga mineur est une toile complexe qui ne se raconte pas, et où chaque section constitue un morceau de bravoure en soi. Quant au titre, il fait allusion à un dilemme majeur de la physique moderne : celui de la finitude ou de l’infinitude de l’Univers - question qui préoccupe les deux physiciens du livre, Goldfarb et Donatella. En gros, s’il s’avérait que l’Univers était fini d’un point de vue spatial, les théories d’Einstein impliqueraient qu’il le fût aussi du point de vue temporel, et que son expansion finisse par s’inverser un jour en une monstrueuse contraction qui ferait tout disparaître - la matière, l’énergie, l’espace et le temps. «Il manque une pièce du puzzle, résume Donatella. Cette pièce est la valeur inquiétante d’un des paramètres fondamentaux de l’Univers, le paramètre Oméga, plus connu sous le nom de constante cosmologique. Einstein l’a découvert - il en avait besoin pour ses équations comme facteur de correction. Plus tard, il l’a désavoué comme étant la plus grosse ânerie qu’il eût jamais concoctée. Il se trompait : Oméga est le paramètre dont on a besoin pour décrire l’univers.» Avouons-le, les passages scientifiques d’Oméga mineur échappent au profane qui, comme dans certains romans de Richard Powers, voit défiler des paragraphes de dialogues ardus sans tout saisir. Initialement, Verhaeghen avait prévu 120 pages de notes, que son éditeur néerlandais a heureusement supprimées. Mais peu importe : la démesure fait partie de l’esthétique du livre et entre en résonance avec sa dimension historique.

C’est en effet dans sa traversée du siècle, à travers les confessions de Jozef De Heer recueillies par Paul Andermans, que se tient le coeur du roman, méditation sur la chute de la Mitteleuropa. La nazification du Berlin des années 1930, la guerre, la mise en oeuvre de la solution finale, la fin du IIIe Reich et le partage de Berlin donnent lieu à des chapitres extraordinaires, dont l’effet est décuplé par l’organisation symphonique des paragraphes et l’alternance des voix. Incroyablement prolixe, Verhaeghen trouve l’intensité maximale pour chaque époque qu’il aborde. Crus, parfois écoeurants, les chapitres sur les camps sont d’une puissance saisissante ; malgré des effets un peu appuyés et une ironie parfois ambiguë, le style de Verhaeghen est très efficace - les révélations sont amenées avec une maîtrise de faiseur de polar - et fabuleusement inventif, ce qui lui permet d’éviter les répétitions, malgré la récurrence de certains thèmes. La critique américaine n’a pas manqué d’ironiser sur la prodigieuse diversité des formules disant l’éjaculation, figure qui revient avec une étrange insistance. De même, le talent de Verhaeghen pour planter en quelques lignes l’ennui mortel de la vie en RDA ou le langage de la bureaucratie communiste force l’admiration : « Les communistes plâtrent génitif sur génitif. Vous écoutez maintenant le président de la délégation du Présidium du Soviet suprême de l’Union des Républiques soviétiques socialistes. »

Bien sûr, Oméga mineur a les défauts de ses qualités : au fil des 750 pages, la complexité tourne parfois à la confusion, la sophistication au byzantinisme, et l’exubérance du scénario au Grand-Guignol. Au milieu des passages époustouflants sur le projet Manhattan ou sur la nuit du 12 au 13 août 1961, celle de l’édification du Mur, la section sur la carrière de magicien de De Heer ou les pages sur l’improbable «projet Oméga» conçu par Albert Speer ne sont pas exemptes de faiblesses. De même, les cent pages finales, supposées rassembler les trajectoires et dénouer le réseau d’énigmes, sont étrangement décevantes - comme si, obligé d’inventer une chute qui surpasse ce qui précède et qui n’est rien d’autre que la folie du siècle, Verhaeghen était obligé de passer du côté de la science-fiction. On est pourtant écrasé par ce tour de force qui restera certainement l’un des grands romans des années 2000, un regard rétrospectif sarcastique sur le siècle, l’Europe et, en définitive, la déraison humaine telle qu’elle s’est exemplifiée jusqu’au délire pendant soixante-dix ans, des années 1920 à la fin de la guerre froide. «Quelle que soit la personne qui bat et distribue les cartes, l’histoire qu’elles racontent est toujours la mienne, la mienne et celle de nombreux autres : l’histoire de l’humanité, une histoire de duperie et d’injustice.»