Frédéric Boyer, en quête de l'enfance

Frédéric Boyer, en quête de l'enfance

Dans Yeux noirs (éd. P.O.L), une sensation venue de son enfance donne rendez-vous au narrateur derrière une porte secrète.

Ils s'aiment éperdument. Pour la rejoindre, il frappe trois coups à la porte, puis deux. Elle ouvre. Il se noie dans ses yeux noirs, s'enfouit dans ses jupes, se frotte contre ses jambes, caresse ses cuisses, admire ses pieds et les cicatrices sur son corps qu'elle lui donne à baiser. « Toi et moi c'est pour toujours. Est-ce que ça dure longtemps, toujours ? Parfois toute une vie. Parfois au-delà. » Il projette de l'épouser. Il n'a pas encore 6 ans. Elle est adulte et s'occupe des enfants quand les sœurs du jardin d'enfants s'affairent ailleurs. Du jour au lendemain, elle met fin à leurs jeux. « J'avais beau frapper et faire le signal, la porte du dortoir ne s'ouvrait plus. Ou il n'y avait jamais eu de porte. Ou ce n'était jamais la bonne. » On ne sait ni pourquoi Yeux Noirs aima cet enfant, ni qui elle était, ni pourquoi elle le quitta. Magistral tour de force de ce livre que de faire entendre que, décidément, de la première à la dernière fois, aimer n'a rien à voir avec comprendre. Des années plus tard, d'autres visages, d'autres étreintes permettront au narrateur de redescendre dans son passé « comme on sombre dans un sommeil éveillé ». Et la grâce advient. Nous devenons cet enfant à tout jamais chassé du paradis par une porte close. « II faut se faire une raison. On ne meurt jamais dans le manteau bleu de sa mère, celui qu'elle portait quand nous faisions nos premiers pas dans un petit jardin public, près de la promenade des Anglais. Mais on perd sa vie à vouloir retrouver ce manteau. » Que Frédéric Boyer ait aussi traduit saint Augustin n'étonnera pas. De l'auteur des Confessions (devenues Aveux dans la nouvelle traduction), on retrouve, dans ces pages, à la fois pudiques et bouleversantes, la même faculté à parler si bien à nos cœurs désolés de l'enfance, ce territoire des ombres où il nous fut un jour donné, les yeux grands ouverts, de pouvoir contempler l'enfer et le ciel couchés l'un sur l'autre.
 

Sarah Chiche

À lire: Yeux Noirs, Frédéric Boyer, éd. P.O.L, 208 p., 15 €.

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