Inventer pour représenter notre terreur

Inventer pour représenter notre terreur

Salman Rushdie a vécu les années 1990 à l'envers, si l'on peut dire. Quand chacun s'extasiait sur les bienfaits de la nouvelle liberté, lui, confronté à un totalitarisme que nul ne voyait encore clairement, mais qui nous saute au visage aujourd'hui, était contraint de se cacher. Ce paradoxe historique fait de lui un curieux oxymore : à la fois l'écrivain le plus emblématique des années 1990 dans ce qu'elles avaient d'optimisme « hors-sol », il est aussi l'un des romanciers les mieux à même de lire ce qui se joue aujourd'hui dans les bouleversements contemporains.

Deux axes traversent son nouveau roman. Le premier, le plus réussi, est celui d'un affrontement millénaire entre les deux branches de l'équation humaine, l'amour de la vie et la détestation du monde, incarnées par deux personnages historiques, Ibn Rushd - ou Averroès, le philosophe musulman andalou humaniste du XIIe siècle - et le soufi d'origine persane al-Ghazâlî, mystique pour qui toute philosophie représentait une trahison de la vraie foi. Le roman s'ouvre, prodigieusement, sur un épisode authentique de la vie d'Ibn Rushd (Rushdie), sa disgrâce et son exil dans la petite ville excentrée de Lucena, une ville d'Andalousie essentiellement peuplée de Juifs forcés de dissimuler leur foi, et sur les amours qui s'ensuivent, imaginés par l'auteur, entre le philosophe empêché de philosopher et une Juive clandestine, Dunia. Le second axe se situe à New York aujourd'hui et met en scène une série de personnages confrontés à une succession d'« étrangetés » - un jardinier se met à marcher au-dessus du sol, un aspirant-auteur de BD est confronté à l'un de ses personnages monstrueux, etc. Ces deux axes convergent lorsque les personnages prennent conscience qu'ils sont les descendants d'Ibn Rushd et de Dunia, en réalité une djinn, qui revient sur Terre au XXIe siècle pour livrer une bataille cosmique contre un djinn disciple de Ghazâlî, Zummuru le Grand, dont la stratégie et le discours font écho à l'actualité de la terreur la plus récente. C'est la partie la plus risquée, car l'auteur s'y confronte au défi que représente l'époque actuelle pour tout écrivain de fiction : inventer quelque chose de plus étrange que ce qui s'y passe. Mais, de Cordoue à New York, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, fable philosophique, heroic fantasy, roman fidèle aux canons du réalisme magique qui puise chez Ovide autant que dans la mythologie indienne, est avant tout un formidable manifeste en défense du cosmopolitisme.

Marc Weitzmann

À lire
Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman Rushdie, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, éd. Actes Sud, 304 p., 22,50 euros