L'Étranger en contre-champ

L'Étranger en contre-champ

Le roman qui révéla Kamel Daoud au grand public paraît enfin en poche.

Faut-il être gonflé pour s'emparer de L'Étranger et le détourner ! Un classique moderne par excellence, régulièrement placé en pole position des listes « mundial » des « 100 meilleurs livres du XXe siècle » et autres Jeux olympiques littéraires, traduit en quarante langues et porté à l'écran par Luchino Visconti, figure imposée à tout lycéen de langue française, une oeuvre qui a résisté et survécu à l'avalanche d'exégèses universitaires qu'elle a suscitée... Kamel Daoud a osé, et il a bien fait, avec ce premier roman après deux recueils de nouvelles (écrits en français et non en arabe, faut-il le préciser ?). Le fameux incipit de Camus, « Aujourd'hui, maman est morte », se traduit chez lui par un « Aujourd'hui, M'ma est encore vivante ».

Kamel Daoud a voulu prolonger cette histoire en faisant un pas de côté, la raconter à nouveau, d'un point de vue décalé, qui aurait pu être celui de Marie Cardona, petite amie du narrateur, ou celui de Raymond Sintès, le voisin, ou même celui de personnages secondaires tels que les responsables de l'asile où vivait et où est morte sa mère, ou celui du juge ou de l'avocat. Aucun d'eux. Le romancier a choisi, et là est son coup d'éclat, le point de vue du frère de la victime, personnage essentiel, mais qui est nié dans son humanité tout au long de L'Étranger. Il n'est qu'un au sein du groupe d'Arabes. C'est l'autre de L'Étranger, l'Arabe sans nom. L'écrivain lui rend son identité. Ce n'est pas lui qui raconte, puisqu'il est mort assassiné, mais, longtemps après, son frère, âgé désormais, qui vit à Oran auprès d'une mère avec laquelle il est en conflit permanent tant elle le chosifie, lui le célibataire sombre, mutique, lâche, dans cette ville moche et brûlée par le soleil, complexée par l'orgueil algérois, l'endroit le plus éloigné du désert et l'unique issue vers la mer. Il est le frère du mort, c'est son statut.

Reprendre l'enquête à zéro, ce qui revient à s'interroger sur l'absence d'enquête, c'est partir à la recherche d'un corps perdu. Retour sur l'affaire : en Algérie française (le livre est paru en 1942 chez Gallimard, dans la France occupée, avec un visa de la censure allemande), Meursault, pied-noir sans prénom qui vient d'enterrer sa mère sans état d'âme, va se promener, puis nager, avant d'aller au cinéma voir un film avec Fernandel avec sa nouvelle petite amie. Plus tard, un dimanche, il se balade sur la plage avec deux copains, dont un proxénète, quand le trio croise deux Arabes. Le proxénète est en querelle avec l'un. Une rixe à l'arme blanche s'ensuit. Peu après, Meursault retourne sur la plage, seul cette fois. Il recroise l'Arabe, qui sort un couteau. Ébloui par le reflet du soleil sur la lame, Meursault l'abat d'une balle de pistolet. Puis s'approche du corps et l'achève de plusieurs balles. La seconde partie du roman est consacrée au procès ; l'avocat de l'accusé a du mal à soutenir la thèse de la légitime défense, et pour cause : l'accusé lui-même, qui paraît étranger à son jugement comme il l'était déjà au monde, n'incrimine que le soleil. Comme si la chaleur dégagée avait annihilé toute raison, la sueur l'engluant dans un état second, laissant la voie libre aux instincts les plus sauvages.

C'est sa manière de tenir la vérité pour un absolu. Une parodie de procès au cours duquel on lui reproche plus d'être indifférent à la mort de sa mère que d'avoir tiré sur un Arabe sans visage ni paroles. Et puis, d'abord, que faisait-il sur cette plage ? Fataliste, froid dans l'inventaire des actes dont l'enchaînement l'a conduit à tuer un homme, il semble déserté par toute volonté de résister à l'inéluctable, comme résigné. Distant par nature, il n'a jamais joué le jeu, et il continue, par refus du mensonge. En marge de la société, il le demeure encore alors que sa vie tient à un fil. Au plus profond de sa solitude, se reconnaissant coupable mais pas responsable, impassible face à la souffrance annoncée, celle de l'attente et du doute, il est condamné à la peine de mort et promis à la guillotine.

Kamel Daoud a donc déconstruit le long monologue de Meursault pour mettre celui-ci face à ses contradictions, blancs, trous de mémoire. Kamel Daoud déplace la perspective de l'absurde en la situant dans une autre vie que celle de la victime, l'Arabe innommé. Qui avait un nom d'accident et aurait pu s'appeler « Quatorze Heures ». Pour lui, il y a bien eu deux morts, et l'autre il l'appellera Moussa pour lui redonner vie plus d'un demi-siècle après. Toujours plus facile de tuer un homme sans identité. Quant à son Meursault, c'est un roumi, un étranger qui incarne tous les colons obèses et exploiteurs, même s'il n'est ni colon ni obèse, excès et caricature que l'auteur revendique, naturellement.

Hanté par son double comme par un fantôme, l'auteur et le narrateur se sentent comme étrangers à L'Étranger, dont quelques brefs extraits surgissent en italique. L'anti-héros finit par avouer son propre crime : dans la journée du 5 juillet 1962 à Oran, alors que des manifestants algériens fêtent l'indépendance de leur pays en massacrant au hasard ou en enlevant pour les exécuter quelque 700 Européens sous les yeux des 18 000 soldats français, corps d'armée qui a reçu l'ordre de garder l'arme au pied, il tue Joseph, un pied-noir venu chercher refuge dans sa maison dans l'espoir d'échapper au lynchage. Dès lors, pour lui, la vie n'est plus sacrée. Ce qu'il a fait, il l'a fait tant pour venger l'autre de L'Étranger, et ainsi « faire contrepoids à l'absurde de notre situation », que pour se racheter aux yeux des siens : durant la guerre d'Algérie, alors qu'il n'avait pas 30 ans, il n'a pas rejoint les moudjahidins dans le maquis, mais il n'a pas non plus collaboré avec les colons. Dès lors, il n'est rien, même pas un traître. Juste un fonctionnaire à l'Inspection des douanes qui aura longtemps porté ce secret.

Cette histoire a été écrite du point de vue du frère d'un mort, aussi révolté que l'assassin était passif. La phrase de Kamel Daoud est aussi coupante, sèche, nerveuse, que celle de Camus s'est voulue blanche et neutre. L'une comme l'autre irradient d'un soleil brûlant d'Algérie, mais chacun la sienne, même si les deux ont une certaine lumière en commun. Grâce à Kamel Daoud, l'Arabe de L'Étranger d'Albert Camus a désormais un nom, un visage, une âme. Son frère de papier lui a donné une voix. Il existe enfin.

À lire

Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, éd. Babel, 152 p., 6,80€