La maréchale Ferrante

La maréchale Ferrante

Une femme ? Un homme ? Un couple ? On ne sait qui se cache derrière le pseudonyme Elena Ferrante, mais c'est devenu une star. En France comme ailleurs, le cycle romanesque L'Amie prodigieuse est un immense succès. Ce troisième et avant-dernier volet suit le destin des héroïnes à travers les années 1960-1970 italiennes pétries de luttes féministes et politiques.

On connaît le goût d'Elena Ferrante pour la discrétion, elle qui n'apparaît nulle part. Elle se décrit à l'image de cette femme citée par Freud dans Totem et tabou, qui refuse d'écrire son nom de peur d'être dépossédée d'elle-même. Plutôt qu'une névrose, son absence de la vie publique ressemble à un parti pris esthétique radical, une manière d'être artiste loin des projecteurs. À ce sujet, elle cite Italo Calvino, qui refusait de donner des informations sur sa biographie : « Demandez-moi ce que vous voulez savoir et je vous répondrai, mais je ne vous dirai jamais la vérité. » Ce qui compte c'est l'oeuvre, non l'écrivain. Qu'importe, finalement, de savoir si Elena Ferrante est bien Anita Raja, la traductrice de Christa Wolf, comme l'a affirmé un journaliste italien en octobre ? « Même Tolstoï est une ombre insignifiante s'il part en promenade avec Anna Karénine », dit-elle. Cette inclination se révèle jusque dans ses histoires. Avant de se lancer dans L'Amie prodigieuse, elle nourrissait l'idée de raconter une personne âgée animée de l'intention de disparaître - non pas de mourir, mais de partir sans laisser de trace. « Puis l'histoire s'est compliquée. J'ai introduit une amie d'enfance, témoin inflexible de chaque petit et grand événement de la vie de l'autre. » Elle creuse le récit de ces deux vies de femmes, Lila et Lenù, deux soleils noirs qui s'attirent et se rejettent. Le projet de L'Amie prodigieuse est né. Et il s'est développé au point de couvrir une soixantaine d'années et d'occuper quatre volumes. Il n'y aura pas de suite, a-t-elle déjà annoncé.

Lorsque débute le troisième volume, « la vieillesse a pris le dessus ». Lila, la soixantaine, n'a plus que la peau sur les os. Celle qui fut si belle dans sa jeunesse ne prend plus soin d'elle ; Lenù a retrouvé son amie d'enfance à Naples, mais elle est saisie par sa transformation physique qui lui fait peur. La vie a éloigné les deux femmes, qui ont vécu des épreuves comme des tremblements de terre.

L'une est devenue ouvrière, l'autre écrivaine

Lila et Lenù ont grandi ensemble dans le même quartier populaire. On y mène une vie précaire, où l'ascension sociale ne connaît que les petits métiers. De jeunes filles manigancent pour tenir la caisse de l'épicerie : c'est leur place au soleil. Le comble de la réussite : se mettre en ménage avec le pompiste. On se marie très jeune ; à 25 ans, déjà, les femmes ne sont plus désirables. Les hommes travaillent, quant à eux, à leurs affaires, à leur survie. Ils sont communistes, fascistes, camorristes, usuriers, séducteurs, épiciers, pâtissiers, travailleurs. Le quartier napolitain est singulier : on ne voit pas la mer. Et si la langue d'Elena Ferrante est un italien lisse et épuré, fait pour être lu, sans aspérité, qui tient les lecteurs attentifs, il couve en silence un napolitain brutal. Derrière les dialogues, on entend les répliques en dialecte. Et de temps en temps quelqu'un est assassiné.

Ce quartier, où l'on s'insulte et se bat pour un rien, doit ressembler à celui où a grandi l'auteur tel qu'elle le raconte dans son autobiographie, La Frantumaglia (parue en 2003, non traduite en français), un quartier d'où, comme ses personnages, elle se serait enfuie. Lila, la fille du cordonnier, et Lenù, la fille du portier de la mairie, y tissent les liens ambivalents de l'amour et de la haine. Leurs coeurs sont pétris de noblesse et de pulsions ignobles : elles s'entraident, se lancent des défis, se trahissent. Et, pour échapper à la fatalité de la reproduction sociale, elles se distinguent à l'école. Lila est particulièrement brillante, mais c'est Lenù qui fera des études ; Lila ira travailler avec son père avant de se marier à 16 ans. À peine sortie de l'école primaire, les dés de leur destin étaient jetés : Lenù irait au lycée puis à l'école normale supérieure de Pise avant de devenir une écrivaine reconnue. Lila connaîtrait le versant ardu et ingrat de la condition prolétaire : la maltraitance, l'usine, la lutte. Leurs routes se séparent, mais tout est clair pour Lila : « On a fait un pacte, quand nous étions petites : la méchante, c'est moi. »

Le deuxième volet de la saga laissait les deux amies, belles, jeunes, en quête d'amour sur la plage de l'île d'Ischia dans les années 1960. Dans ce troisième tome, on les retrouve brutalement en 2005 vieilles, trop grosses ou trop maigres, tendues, mal coiffées, mais encore amies - toujours ça de gagné. Comme dans L'Amour harcelant (1992), l'histoire commence avec le corps informe d'une morte. Une femme de leur quartier, une ancienne beauté, est retrouvée étalée par terre, le visage gonflé et les chevilles énormes. « Personne, à commencer par les couturières, ne va penser que les mères ont un corps de femme », reprend Elena Ferrante en citant Elsa Morante.

Le destin de Lila et Lenù va épouser la conquête de leur indépendance et l'histoire de l'Italie des années 1970. Tandis que Lila s'affaire à l'usine dont elle dégueule les abus, qu'elle se frotte au syndicalisme et revient dans son quartier, Lenù se marie avec un jeune professeur d'université et s'installe à Florence, où elle découvre les luttes féministes, politiques et la maternité. Le troisième volet embrasse toute une partie de l'histoire violente italienne, des luttes armées, des assassinats et de la montée en puissance de la Camorra. Reste, au coeur de l'ouvrage, la rage des personnages, leur haine, leur amour démesuré, leur propension à la destruction et au pouvoir, faisant d'eux des créatures dignes de la mythologie antique, où les Médée se disputent aux Érinyes. Ainsi le succès de Lenù, devenue écrivaine sous le nom complet d'Elena Greco, attise l'envie de ses « amis » d'enfance, de ses voisins, et surtout de sa mère. « Mademoiselle se croit Dieu sait qui parce qu'elle a étudié... Mais, ma chère, t'es sortie de ce ventre-là et t'es faite de cette chair-là ! Alors fais pas ta supérieure... » À Naples, on ne manque jamais de vous ramener à la case départ.

Photo : Quartier de Naples ©GIORGIO LOTTI/MONDADORI PORTFOLIO/RUE DES ARCHIVES

CELLE QUI FUIT ET CELLE QUI RESTE, Elena Ferrante, traduit de l'italien par Elsa Damien, éd. Gallimard, 480 p., 23 E.