Le Père Noël est un fumeur de havanes

Le Père Noël est un fumeur de havanes

Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, le Magazine Littéraire publiera, cet été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. La série continue avec Réveillon, de Pierre Mérot.

Dans ses Problèmes de philosophie, Bertrand Russell raconte le destin tragique d’une dinde qui, à force d’être trop logique et rationnelle, devint le dindon de l’induction. Habituée à être nourrie à la même heure tous les matins, elle en conclut qu’il en serait ainsi de toute éternité. Mais vint la veille de Noël. Et cette fois, au lieu de la pitance, à sa grande surprise, le gallinacé vit la potence du boucher. Comme quoi, tant que n’a pas sonné le carillon, tout peut encore basculer le jour du Réveillon.

Vingt-quatre heures avant la messe de minuit. Toujours la même question qui presse : que fera t-on ce foutu 24 décembre ? Voilà le drame. Voilà la trame. Un neuvième roman pour Pierre Mérot après les péripéties éditoriales de Toute la noirceur du monde – accepté puis refusé par deux maisons d’édition et ignoré par la critique. L’ancien acolyte de Houellebecq revient à ce qui avait fait son succès. Une plume lyrico-sardonique. Un univers tragi-comique. Une histoire éphémère. Une leçon intemporelle. Comme une atmosphère de Mammifères

Sur le modèle de Georges Perec dans La Vie mode d’emploi et de Michel Butor dans Passage de Milan, l’intrigue se concentre dans un immeuble, un microcosme de vies. Celui-ci est cossu, perdu quelque part dans le quartier de Notre-Dame. Il faut l’imaginer sans façade, sans portes, les fenêtres ouvertes. La lecture se fait telle une descente labyrinthique entre les pièces des appartements et des chambres, qui se dédoublent. Les voisins se croisent sans se connaître. Car, après tout, qui connaît ses voisins ?

Il y a Vadim, l’écrivain perché sur sa terrasse qui soliloque face à sa Callipyge ; Web-Ouaib, la bloggeuse alcoolique qui fredonne inlassablement « We skipped the light fandango… » ; Fiente, l’affreux critique littéraire gauchiste qui s’incline devant des posters de Staline tout en se frottant l’anus contre des livres de Joyce ; Alexandra, la romancière de treize ans qui pratique l’amour à plusieurs dans une cathédrale ; Johannes, le peintre septuagénaire accro aux spaghettis et toujours à la recherche de son chef-d’œuvre inconnu ; l’étudiant G, jeune « baiseur addictif » qui joue au funambule sur le « GRAND CANYON DU SEXE », les sœurs Parker qui passent leur temps à fumer du patchouli en rêvant de se taper Charlie, un camerounais, physionomiste en boîte de nuit, qui tente de devenir prêtre.

Sans oublier J.-C, le professeur maniaco-dépressif ; Roberte et Céleste, les deux lesbiennes tenancières de bar qui se tirent dessus… et bien d’autres encore, avec qui ils forment cette immense troupe de détraqués. Une comédie humaine bien huilée où tous s’entrecroisent, s’entrechoquent et s’attachent les uns les autres, s’appellent et se répondent sans se parler. S’assemblent et se désassemblent comme un gigantesque puzzle humain. « Vie contre vie… Malheur contre malheur… Espoir contre espoir… » Sur une ligne, une page ou un chapitre, ils savent se prendre la main et tournoyer ensemble le temps d’une danse macabre.

Réalisme magique oblige, le décor est énigmatique et l’ambiance, fantastique. Pierre Mérot nous plonge dans un univers à mi-chemin entre l’extatique et le psychédélique, l’onirique et le féérique. Sous 40° en plein hiver, des gens en maillots sont prêts à plonger dans « l’antique Sequana ». Ici un ange conduit une limousine Cadillac Deville ; là-bas, des ours blancs pelés traînent vers le pont Mirabeau pendant qu’un chat en peignoir, cigarette à la patte, donne des leçons de morale tout en se tripotant le sexe.

Et puis surtout, il y a ces nuages au dessus des têtes qui viennent scander l’histoire. Nuages que l’on suit et qui nous guident. Nuages imprévisibles, qu’on interprète et qui nous guettent. Nuages étrangers dans lesquels on se reconnaît, où l’on aperçoit un regard familier. Nuages-mirages. Nuages-présages. Nuages aux mille visages : barbes à papa, bains moussants, soutiens-gorge volumineux, anges joufflus, vaisseau du diable, Bouddha ou même chats Béhémoth.

Chez Mérot, comme dans un tableau de Turner, les nuages reflètent toujours la condition humaine – incertaine et imparfaite, légère et floue – et en disent long sur ses personnages obnubilés, paradoxaux, insaisissables. Fous de solitude comme des rats tragicomiques, ils sont tous abîmés par les cigarettes et le whisky. Suicidaires, dépressifs, névrosés, ils fument, ils boivent, ils baisent et rêvent. Ils pleurent comme ils se masturbent et se tuent à force d’aimer.

Pierre Mérot désacralise avec brio un réveillon qu’il dédie à tous ceux qui, ce soir-là, n’ont rien prévu ou sont laissés en plan. À tous ceux qui se retrouveront seuls ou avec l’ombre de leur chien. Qui renouvelleront d’anciennes noces avec l’herbe ou l’alcool. À tous ceux qui se croiseront tristement au Carrefour Market du coin en train d’acheter un saumon surgelé en promotion - peut-être en double portion, « au cas où ». À tous ceux qui, ce soir-là, seront licenciés, largués, cocus. Ne désespérez pas, car, à tout moment, peut tomber une fin joyeusement bordélique à la Tortilla Flat.

 

Ruben Levy

 

Réveillon, Pierre Mérot, éd. Rivages, 264 p., 20 €.