Les Promenades du rêveur solitaire

Les Promenades du rêveur solitaire

L’été incite aux lectures, mais celles-ci sont de moins en moins diverses : depuis cinq ans, tous les libraires ont noté, consternés, que les choix des lecteurs se concentraient désormais sur les quatre ou cinq livres vantés à la télévision- pour des raisons souvent étrangères à leur qualité littéraire. Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, le Magazine Littéraire publiera, cet été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. Début de la série avec L’enfant qui de Jeanne Benameur.

 

 Un roman d’initiation autour d’un être inachevé, couronné d’un titre tronqué... Avec ce conte métaphysique, Jeanne Benameur parvient à peindre avec grande subtilité les froissements et bruissements de l’âme d’un enfant qui a perdu sa mère dans des circonstances laissées floues.Investissant tour à tour le « tu », le « nous » et enfin le « je » déployés par le narrateur, le lecteur se retrouve pleinement associé à l’éveil des sens et de la psyché de l’enfant. Du « bourdonnement » des chansons entonnées par la grand-mère au « halètement » du chien, en passant par les « glissements d’ombre » qui baignent le chemin de forêt emprunté par le jeune protagoniste lors de sa fugue, chaque mouvement est minutieusement décrit.

Cette balade visuelle, olfactive et sonore d’un enfant que l’absence d’une mère accable, fait aussi émerger les balbutiements d’une pensée sur les mots : « la guerre est un mot dur comme la pierre », argue la narratrice à l’enfant qui songe secrètement aux mots « blottis au creux du palais » de sa mère absente, autour de laquelle gravite le roman. Encore poreux à l’extériorité, l’enfant voit souvent son environnement correspondre à son état intérieur, le dehors rejoignant le dedans offrant une esthétique mystique : «  Un enchevêtrement de branches et de brumes. Un enfant de ronces et de poussière. Il n’y a plus de couleurs, tout est voilé. »

« La rivière restera, ton corps disparaitra »

La voix « minérale » de la mère se prend alors à résonner fréquemment dans sa tête : «  Les mots sont une langue du dessous des choses », lui souffle-t-elle. Dès lors, il s’agit de « comprendre la poussière », éminente représentante de la Vanité baroque et ses « Memento mori », rappelant aux hommes qu’ils sont mortels.  

Mais une fois la respiration « embrumée » et les formes devenues « indistinctes », vient ce constat en pleine forêt : « Entre la nuit laiteuse du ventre de la mère et la brume lente de la fin, il y a la vie ». Flottante. Comme les pensées de cet « enfant qui ». Cet enfant qui expérimente les affres de la solitude face à un père préoccupé par la gestion de ses affaires courantes et une grand-mère « qui rêve les yeux ouverts, jamais les yeux fermés », entre deux tournées à la ferme. « On ne peut pas vivre et être neuf », ajoute la voix de la mère assimilant l’existence humaine à un palimpseste.

Parmi cette constellation de réflexions abstraites sur l’existence et les vides qui peuvent la combler, deux éléments paraissent plus palpables et dotent le roman d’une dimension mythologique. Le chien qui guide l’enfant dans la forêt et l’eau rampante de la rivière, image d’évanescence et de permanence. « La rivière restera, ton corps disparaitra ».

En suivant la marche solitaire d’un enfant, Jeanne Benameur raconte de façon énigmatique et poétique « la bascule du monde », lorsque les mots se muent en roc et que les sens s’entremêlent. Les limites s’effacent à mesure que l’enfant s’éloigne du « village », allégorie du matérialisme affairant, et accepte le vertige de l’existence. Ambitieuse contemplation qui le renvoie aussi bien à la finitude de son corps qu’à son rang d’ « infime roue de l’univers », inscrite dans une pensée infinie.

Delphine Allaire

L’enfant qui, Jeanne Benameur, Actes Sud, 120 p., 13€80.