Les sentiers de Werner Herzog

Les sentiers de Werner Herzog

Cinéaste culte, Werner Herzog échappe aux cadastres classiques : à la fois réalisateur et personnage, tournant ses fictions comme des documentaires et vice-versa, son œuvre semble aussi inclassable que résolument moderne. Un livre, Werner Herzog, pas à pas, relève le défi de suivre les amples foulées de sa filmographie nomade.

Hervé Aubron, rédacteur en chef adjoint du Magazine Littéraire, et Emmanuel Burdeau, également collaborateur pour nos pages, avaient déjà longuement rencontré Werner Herzog. Ils avaient tiré de sa célèbre faconde monocorde un livre d’entretien, Manuel de survie (éd. Capricci), et reviennent cette fois avec une monographie du « cinéaste-personnage ». Personnage ? Oui, car à bien y regarder, Herzog fut plus qu’un simple réalisateur. Bien que peu intéressé par le fait religieux, Werner Herzog pourrait même être le plus biblique des cinéastes. Au cours de ses cinquante ans de carrière et à travers ses presque soixante-dix films, il fut d’abord fils prodigue en cavale loin de son Allemagne natale puis Lazare ressuscitant après une traversée du désert lorsque la critique l’ignora pendant presque deux décennies (1984-1999). Il y eut aussi : une furieuse rivalité fraternelle entre Werner-Esaü et Kinski-Jacob, un diablotin hurlant sur un radeau qu’il est « la colère de dieu » dans l’inoubliable Aguirre, un bateau planté sur le haut d’un Ararat amazonien après un déluge de figurants dans Fitzcarraldo, des extases (bien que dépourvues de mysticisme) et des préhistoires se confondant à des apocalypses. Sans omettre le don d’ubiquité du réalisateur, autoproclamé premier et seul cinéaste à avoir tourné sur les sept continents. Rappelant tout cela, Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau expliquent qu’il vaut donc mieux y aller « pas à pas » pour suivre la piste de ce cinéaste-randonneur dont l’œuvre arpente une multitude de genres et de thèmes.

Critique de la puissance

Si l’œuvre de Werner Herzog bat très littéralement la campagne en furetant aux quatre coins du monde, elle se retrouve malgré tout souvent captive : objet d’un culte transi d’admiration quand elle n’est pas la cible de reproches tour à tour rapidement formulés ou fondés sur les véritables ambigüités du réalisateur allemand. Exemple d’accusation célèbre : un Allemand peut-il, aussi peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, afficher un tel désir de puissance et d’exaltation sans le condamner fermement  par la même occasion ? Lui jeter au nez ce grief, ce serait oublier selon Emmanuel Burdeau que La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, un documentaire de 1973, précisait combien « le problème herzogien […] n’est pas celui de la puissance » mais « celui du contexte à l’intérieur duquel cette puissance trouve à s’exprimer et à être reconnue. » Pour le réalisateur « il semble donc que la puissance soit vouée à appeler l’impuissance. […] C’est ainsi que peut se tirer de La Grande Extase un axiome qui pourra surprendre ceux qui persistent à ne voir dans le cinéaste qu’un aventurier plus ou moins illuminé : Werner Herzog ne regarde pas l’impuissance du point de vue de la puissance ; c’est la puissance qu’il regarde du point de vue de l’impuissance. » Il suffit, à titre d’exemple, de repenser à l’anarchie qui enflamme Les nains aussi ont commencé petits. Le cinéaste s’y place aux côtés de nains mutins qui tentent de faire plier le gérant de l’institution où ils sont incarcérés. Surtout, la forme de leur rébellion ressemble furieusement à une machine à déformer la puissance : singeant les habitudes qui leur sont imposées par le gérant, leur révolte trouve son point culminant avec une procession très blasphématoire où les insurgés défilent avec un singe ligoté à un crucifix.

Clown blanc

Le primate à la place du Christ renvoie à deux points qui servent de pivots aux analyses d’Hervé Aubron : la parodie et le monde sans les hommes. Dans son introduction, le critique décortique l’humour de « clown blanc » d’Herzog, « à la fois sérieux et comique », capable « d’inventer une parodie qui ne serait pas ironique ». Le cinéaste lui-même s’est parodié à l’envie. Mais « si le personnage Herzog n’hésite pas à se faire parodie de créateur, ce n’est pas seulement pour moquer la mythologie de l’artiste. C’est sans doute aussi parce que la première des créations, celle du monde, est selon lui une parodie, un raté, un échec. » Repensons au cinéaste marmonnant quelques mots, dans Grizzly Man, sur le cosmos comme âtre chaotique, à contrepied de Timothy Treadwell – l’ami des ours qui pourtant finit dans le ventre de l’un d'eux – pour qui la nature était le berceau douillet de tout un tas de bovarysmes anthropocentriques (des bêtes féroces affublées de surnoms tout mignons, des étrons d’ours comme admirés par un père gâteux face aux gribouillages de son enfant, etc.).

A bien y regarder, il n’y a donc pas tant une soif de grandeur chez Herzog que l’inverse : une position fragile, constamment menacée. Hervé Aubron abonde aussi dans ce sens, expliquant combien le cinéaste allemand, l’un des premiers à être réellement écologiste, « sait simplement que le genre humain n’est pas éternel et ne cesse de rappeler qu’il disparaîtra un jour ou l’autre, que le monde finira par se faire sans nous (les hommes et peut-être l’ensemble du vivant. » Mais surement du fait de sa très grande densité, l’œuvre du cinéaste allemand semble souvent relativement mal comprise. Dans la jungle de ses films, le cinéphile-explorateur peut légitiment se sentir surmené. Machette en main, taillant dans les idées reçues, Hervé Aubron et Emannuel Burdeau lui frayent un chemin.

Pierre-Edouard Peillon

WERNER HERZOG, PAS A PAS, Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau, éd. Capricci, 220 p., 20 €.

Photo : Valerie Macon / AFP