Les souffrances du jeune Majnûn

Les souffrances du jeune Majnûn

Légende du folklore arabe originaire de Babylone, Layla et Majnûn s’est propagée au Moyen-Orient et en Asie centrale via les Bédouins, avant d’avoir été retranscrite en vers persans par un des plus grands poètes iraniens du XIIe siècle : Nezâmi.

Cette histoire d’amour entre le poète bédouin Qays et sa cousine Layla est la plus populaire de la civilisation islamique. Le poème de Nezami, composé au XIIe siècle à la demande du roi de Shirvân – une province perse dans l’actuel territoire azerbaïdjanais – est composé en 4 000 distiques.

Du charnel au spirituel

Dans les traditions bédouines, le mariage est une affaire organisée par les pères de famille. Or, remettant en cause l’autorité patriarcale, Qays condamne la passion qui le lie à sa cousine. Il perd alors la raison et se retire dans le désert parmi les bêtes sauvages. Dès lors, on le nomme Majnûn, « le fou ». La tradition iranienne, marquée par le chiisme, a naturellement apposé sa marque sur le texte. Le jeune homme est ainsi érigé en héros mystique, dont les inclinations pour Layla représentent un moyen d’atteindre le Très-Haut. La Layla terrestre ne comble pas l’amant, Majnûn se met donc à sublimer ses sentiments : « Elle est comme une coupe que je tiens et dans laquelle je bois du vin. Mais à quoi me servirait une coupe d’or si elle était remplie de vinaigre ou de quelque chose d’autre que le vin ? Pour moi, une vieille gourde cassée remplie de vin est mieux que cent de ces coupes. »

Lettres persanes

D’un style elliptique, métaphorique et quasi-dionysiaque, « Layla aux lèvres de rubis » ne se réduit pas au seul sort des amoureux. Cette fable tragique aborde des thèmes plus graves de la littérature persane comme la vanité, la mort et l’ascétisme. Le poète se plaint des « envieux et prédateurs » et loue le « bienfait de peu parler ». « Choisis tes mots comme tes perles », exhorte-t-il à la manière du stoïcien Marc-Aurèle et ses Pensées pour moi-même. « Du détachement des honneurs », qui permet de rendre prospère la demeure de l’âme, à l’éloge du roi Shirvân – « maître en gloire et en dignité » et « astre dont le soleil est esclave » –, Nezâmi traduit une sagesse hybride, empreinte d’une verticalité dont le sommet est Dieu mais qui s’inscrit dans un temps cyclique issu de la tradition préislamique.

Elégie des derniers jours

La rotation des âges et la hiérarchie des quatre éléments, « le feu est au-dessus, l’eau au-dessous », tendent vers l’élaboration d’une cosmogonie médiévale teintée de références à l’Ancien Testament, avec la mention d’Adam et du « Joseph des sept banquets ». Pris de folie, Majnûn invoquera tour à tour « Vénus, Jupiter et Dieu », avant d’entamer une relation épistolaire exaltée avec Layla, désormais mariée à Ibn Salâm, selon la volonté de son père. Ironie tragique : Ibn Salâm, Layla… tous, meurent les uns après les autres. Les « vocables d’or » de Majnûn se muent alors en lamentations.

Héritiers de Pyrame et Thisbé, pendant oriental de Tristan et Iseut, Layla et Majnûn ont bien inspiré la postérité. Jusqu’à Aragon dans Le Fou d’Elsa, qui a transposé la légende perse à Grenade dans l’Andalousie arabo-musulmane du XVe siècle. Un compositeur azerbaïdjanais, Uzeyir Hajibeyov, en a fait un opéra pour la première fois représenté en 1908, à Bakou. Le premier de l’Orient musulman.

Dans sa note liminaire, la traductrice Isabelle de Gastines s’attache d’ailleurs à inscrire l’œuvre de Nezâmi dans une filiation ouverte, portant l’amour courtois préislamique à son zénith.

 

Delphine Allaire

 

Layla et Majnûn, Nezâmi, traduit du persan par Isabelle de Gastines, éd. Fayard, 276 p., 20€90.