Nissim Aloni ou l’introversion triomphante

Nissim Aloni ou l’introversion triomphante

Près de 20 ans après la mort du dramaturge israélien Nissim Aloni, les éditions Vivianne Hamy publient Le hibou, roman d'apprentissage aux forts accents oniriques.

Cette rentrée littéraire a vu paraître un certain nombre de romans israéliens, dont les histoires se déroulent autour de la création de l’Etat hébreu. Celui d’Amos Oz, Judas, met en scène une confrontation d’idéaux autour du sionisme et tisse un lien tortueux entre christianisme et judaïsme. Dans Une nuit, Markovitch, le premier roman d’Ayelet Gundar, deux juifs, pendant la guerre, quittent leur village de Palestine pour aller en Allemagne, où ils vont chercher des jeunes juives pour les épouser et les sauver des nazis. Comme ce dernier, Le Hibou se passe dans la Palestine sous mandat britannique ; plus exactement à Tel-Aviv, dans les années 1940. Si les deux premiers apportent un éclairage historique, celui-ci, purement poétique, n’en a pas la visée.  

Un garçonnet pauvre que l’on surnomme Edirne, qui cherche sa voie bien qu’on devine son aspiration à devenir écrivain, est intrigué par la légende d’un hibou vieux de mille ans. Cet animal diabolique jetterait un sort à quiconque l’approcherait.

L’incipit, déjà, annonce un texte d’une rare puissance onirique, qui lui restera parfaitement fidèle. Une nuit de pleine lune, dans ce monde où Dieu n’est « autre que la mort », le diable en personne boit « du raki dans une outre en peau de chauve-souris », pendant qu’un certain Salomon Kabili évoque les pouvoirs maléfiques du hibou qui habite son grenier, incarnation du diable comme il en viendra d’autres par la suite. Puis, de manière quelque peu confuse, l’enfant-narrateur enchaîne sur l’histoire d’un soldat turc qui s’est fait décapiter lors d’une bataille contre les Bulgares. La parenté s’impose avec l’univers d’Italo Calvino: « Sa tête s’est détachée et s’est envolée dans les airs ; mais sa bouche continuait de hurler le cri de guerre turc tandis que son corps poursuivait sa course enragée vers les positions bulgares ».

Même pas mort ! Ce Turc, qui n’a pas perdu la tête mais la raison et « dont la cicatrice autour du cou rutile d’un rouge vif », est là pour témoigner à Edirne que dans son village, non seulement « tout le monde a la gorge coupée » et meurt plusieurs fois mais en plus, tous les chanteurs célèbres du monde en sont originaires. Passons la phrase de Romain Gary selon laquelle « il est difficile lorsqu’on se sent le couteau sous la gorge, de chanter juste ». Le reste de ce livre inclassable, disons entre roman initiatique et conte, bizarrement articulé comme pour souligner un désordre infantile, n’est qu’une hallucination permanente. Une forte identité poétique habite chaque détail, ce que facilite l’emploi du je, lui-même simplifié par l’aspect autobiographique de ce livre aux accents pourtant surréalistes. Comme Édirne, le grand dramaturge Nissim Aloni venait d’un milieu pauvre (ce qu’il ne cessait de rappeler, dans la vraie vie et dans la fiction), comme lui son père lui donnait des coups ; enfin, comme sa créature il voulait être écrivain. D’ailleurs, la nécessité d’écrire, qui s’installe peu à peu chez Edirne, est seulement suggérée. Et cela confère à ce sentiment une force passive, certainement supérieure à tout ce qui aurait pu être explicité. Lorsque sa mère –écrasante !- le prive de sortie, sa réaction en dit long: « J’ai marmonné ‘d’accord’ d’un air contrarié, mais je ne l’étais pas du tout. Une pluie diluvienne fouettait la rue, encerclant la maison de partout. J’ai pris un crayon au bout mâchonné dans ma trousse et j’ai écrit en lettres capitales des mots qui me donnaient des frissons. (…) Je leur ai dessiné des ombres qui les transformèrent en gratte-ciel imposants. Puis des socles en pointillé qui les firent trembler comme si elles étaient sur le point de s’évanouir. J’ai fermé les yeux très forts, puis les ai rouverts. Les lettres se propulsèrent sur les murs et le plafond pour mordre les reflets comme des chiens nébuleux surgis des eaux. »

Voilà qui suinte le vécu. Mais qu’en est-il, dans cette période obscure, du contexte historique que ne peut longtemps ignorer un juif ? La menace nazie n’est évoquée qu’en demi-teinte, comme un orage lointain donnant à cet imaginaire obsessionnel des racines à peine perceptibles. L’Histoire n’est aucunement le propos de ce récit, qui ignore l’impératif de contextualisation. Ici l’introversion est triomphante.

Simon Bentolila

Nissim Aloni, Le Hibou, trad. De l’hébreu par Orith Rosen, éditions Viviane Hamy, 144 p., 19euros