Le combat continue. Résister à la mafia et à la corruption, de Roberto Saviano

Avec Le Combat continue, Roberto Saviano poursuit sa dénonciation du déclin de la société italienne.

Il n’aura fallu à Roberto Saviano qu’un livre pour gagner la reconnaissance mondiale et perdre sa liberté. Le livre en question, Gomorra éd. Gallimard, 2007, mi-reportage, mi-roman, était consacré à la Camorra, cette mafia napolitaine surpuissante dont il dévoilait les structures économiques et territoriales. Vendu à des millions d’exemplaires dans le monde, traduit dans plus de quarante pays, l’ouvrage a fait de son auteur un homme écouté, et donc gênant. Il se retrouve sur la liste noire de la Camorra, vit depuis sous protection policière permanente. Jamais plus de cinq jours au même endroit, des rendez-vous secrets, peu ou pas d’amis. Et toujours, pourtant, d’autant plus, l’envie de lutter, de dire au plus grand nombre la vérité sur ces «héros du mal» qui gangrènent l’Italie. Toutes les tribunes sont bonnes à prendre, y compris la télévision. Fin 2010, Roberto Saviano conçoit et présente une «émission citoyenne» où, accompagné d’invités, il aborde des sujets aussi variés que la censure, le problème du traitement des ordures à Naples ou l’histoire de la Constitution italienne. Le combat continue curieuse traduction de Vieni via con me, littéralement «Pars avec moi», du nom de l’émission rassemble ces monologues récités sur le plateau, comme autant de tentatives de tracer, au fil de la voix, «un chemin au-delà de la nuit. La nuit de ce pays, l’Italie».

Tandis que le programme enregistre des records d’audience entre neuf et dix millions et demi de téléspectateurs pendant les quatre semaines de diffusion, des voix s’élèvent : un artiste qui critique le pouvoir en place et donne, ainsi que l’affirme Silvio Berlusconi, «une image négative de l’Italie», a-t-il sa place sur la télévision publique ? La polémique, en vérité, ne fait qu’étayer l’argument de Saviano selon lequel «la machine à salir crache sur tous ceux que le gouvernement considère comme ses ennemis». Car, à lire les interventions de l’écrivain, ce n’est pas la critique qui prime dans le discours, mais bien plutôt l’espoir d’un pays différent. Les histoires qu’il raconte sont belles, elles parlent de courage et de résistance. La première des huit, «Je jure», prend le drapeau italien comme emblème. Ce drapeau représente à ses yeux «l’idée d’un pays né d’un rêve. Il est la trace d’un rêve». Ou comment, en 1847, cinq étudiants calabrais, âgés de 23 à 28 ans, furent condamnés à mort pour avoir conduit dans leur région la révolte contre les velléités de séparation des «chemises vertes» de la Ligue du Nord. Des «martyrs», des symboles, au même titre, plus tard, que Giovanni Falcone, le célèbre juge anti-mafia assassiné en 1992, ou que Piergiorgio Welby, qui, atteint de dystrophie musculaire progressive, obtint légalement le droit de mourir, mais pas celui d’être enterré à l’église. Ce chapitre-là, «Piero et Mina», ne traite pas seulement de la question de l’euthanasie, c’est aussi une superbe histoire d’amour entre un garçon qui souffrait et une fille qui voulait l’aider.

Roberto Saviano est d’abord écrivain et, à ce titre, il sait tenir son lecteur : chaque chapitre est une nouvelle, avec du rythme, des péripéties, de formidables personnages. Quand il évoque l’effondrement de l’aile nord de la Maison de l’étudiant à la suite du tremblement de terre de L’Aquila, il commence par présenter les victimes en quelques lignes, Marco, Luciana, Angela, Davide, leurs goûts, leurs trajectoires, moins pour émouvoir que pour les faire exister, pour dire que ces gens nous ressemblaient et qu’ils sont morts à cause d’une série de malfaçons dans l’exécution des travaux d’un bâtiment.

Le combat continue s’achève sur un texte inédit, «Autoportrait d’un boss», qui retrace le parcours d’un parrain repenti de la mafia ; une manière de refuser la fatalité, d’affirmer que c’est en continuant à raconter les choses qu’elles finiront par changer. À l’étranger, on se demande souvent comment de simples mots peuvent faire trembler les camps mafieux. Roberto Saviano donne une réponse en forme de manifeste poétique, réaffirmant le pouvoir du verbe : «Raconter, c’est un premier pas vers l’action, car les mots sont des actes. Et c’est pour cela que vouloir empêcher les mots signifie vouloir empêcher l’action. Raconter comment vont les choses signifie ne pas les subir.» Se taire équivaut à y participer, ajoute-t-il en substance dans sa préface à l’édition française du texte. «Voilà ce qu’est l’Italie aujourd’hui : un carrefour, un lieu de négociations, de réinvestissements et d’alliances entre cartels criminels.»