L'homme qui m'aimait tout bas, d'Eric Fottorino

Avec L’homme qui m’aimait tout bas, Eric Fottorino compose un tombeau poignant en l’honneur de son père, qui se donna la mort en 2008.

Nos pères ne nous appartiennent pas. À peine leur avons-nous appartenu, enfants, et vient bientôt le désir de s’en éloigner, de leur montrer de loin que nous pouvions nous passer d’eux, grâce à eux qui nous en donnèrent les forces. Enfin, vient le temps où, après avoir tant voulu leur ressembler, nous voudrions qu’ils nous ressemblent. Ils sont vieux, ils sont morts, et, pour peu que vous ayez une petite main à plume, vous les enfermez entre les pages de vos livres, fleurs et feuilles séchées, repassées, compressées, chéries, dans l’herbier de votre attendrissement ou de votre chagrin. Ainsi, Éric Fottorino, dans le mitan du livre, se souvient des portraits qu’il fit de son père dans ses romans ; il les cite sans ostentation, modestement, comme pour dire que cet « homme qui m’aimait tout bas » fut aimé, sinon tout haut, mais noir sur blanc, dans ce silence sacré de l’écriture. Ces chapitres 14 et 15 où l’auteur se souvient d’avoir prêté les traits de son père, Michel Fottorino, à ses personnages de roman sont à l’abri du moindre soupçon de complaisance, ils arrivent sous l’oeil du lecteur embué depuis le premier paragraphe du livre, depuis cette détonation dont l’écho perdure après qu’on l’aura refermé : « Le 11 mars 2008 en fin de journée, dans un quartier nord de La Rochelle, mon père s’est tué d’un coup de carabine. Il avait garé sa voiture sur un parking et s’était installé à la place du passager, sans doute pour n’être pas gêné par le volant. Il a légèrement incliné son siège en arrière, a étendu ses jambes, glissé l’arme le long de son corps, porté le canon à sa bouche. Et puis d’un geste souple, lui qu’on appelait l’homme aux mains d’or quand il était "kinési" rue Bazoges, avec sa blouse blanche, son teint mat et son sourire étincelant d’homme du soleil, il a pressé la détente. » Suit une ligne de silence blanc. Et sur la ligne suivante : « J’ignore ce qui me pousse à écrire ces quelques lignes, et à continuer. » Seulement cela. Ce qui pousse à écrire, c’est continuer, vivre après qu’une vie a cessé. Essayer. La grande force du livre tient dans son échec, le coup du deuil apaisé par l’écriture, la purge du chagrin par le texte, la tentation de la page blanche à noircir pour exorciser sa peine, ça ne marche pas. Comme il est dit au début du livre, on pleure comme les grottes : à l’intérieur, il n’est pas de galerie à épater de sa douleur. À la toute fin, page 143, lorsque le portrait est dit, lorsque l’image du père est fourbie, partagée, apaisée par l’amour filial, adoucie par ce baume de kiné à caresser les souvenirs, quand le plaisir d’écrire a tenté de crever le sanglot, cet aveu : « Sans doute ai-je trop prêté à l’écriture. Par elle j’espérais descendre au fond de ton gouffre. Je croyais pouvoir éclairer cette obscure volonté de mourir qui t’habitait. Me voici au bout du voyage et je dois me l’avouer : je n’ai rien éludé, rien élucidé non plus. L’amour que je te porte à jamais est à la mesure de ma colère face à ce geste qui fait de moi un vivant à petit feu. Cet égoïste d’écrivain que je suis a vu disparaître son meilleur personnage. »

Non, il n’a pas disparu, il est là, il est tout le livre. Père plus que père, puisqu’il n’est pas le père, le père biologique, mais celui qui arrive lorsque le petit Éric a déjà 9 ans, chargé de cadeaux : un homme pour la mère et un nom pour l’enfant, désormais Fottorino. Et, pour Éric, cette douceur gourmande, le droit de dire ce mot trop longtemps exilé dans la bouche des autres : papa. Michel Fottorino est un homme taiseux, lumineux, venu de Tunisie épouser une femme jeune, fille-mère contrainte puisqu’on lui interdit naguère d’épouser l’homme qui lui donna ce fils. Il est kinésithérapeute « à l’ancienne », aux mains d’or et généreuses. Une plaque de cuivre dans une rue de La Rochelle, un chien, l’amour du sport, de l’effort. Après avoir poussé le jeune Éric dans les buts trop grands d’une équipe de football, il le met en selle sur une bicyclette où on le voit encore, où on le lit souvent. Monsieur et madame Fottorino auront deux autres fils, se sépareront plus tard. Peut-être que de silencieux le père deviendra taciturne. Il avait fait une guerre d’Algérie difficile, menait une vie de cabochard, refusant toute socialité administrative, ignorant superbement les Urssaf, les Sécu, les chèques et les impôts, au point qu’on dût le déclarer en faillite personnelle. Il préférait les gens, était fier de ses enfants, de sa santé, convaincu que choisir sa mort est le dernier espace de conscience et de liberté. Un homme qui aimait tout bas, qui ne le disait pas, mais, à l’heure ultime et décidée, il prit la plume et écrivit à ses trois fils. Le livre ne dit pas les mots de ces lettres, en leur place et en exergue il cite Montherlant : « Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil. »

On ne sait pas si les mots du livre ont allégé quelque peine, si le partage du chagrin atténue la part de chacun, si écrire avec tant de pudeur est plus impudique que de se taire. On sait seulement que les choses sont dites, qu’elles ne délivrent pas de tout, mais au moins du remords qu’on aurait de ne l’avoir pas fait. Éric Fottorino se trompe : la mort de son père ne le prive pas de son meilleur personnage, au contraire, elle lui donne l’énergie d’en construire le portrait aimant et reconnaissant, fort et vivant ; en art poétique on appelle cela un tombeau. Non, elle le prive de bien plus que cela, elle le prive d’un père.