Corde de lumière, de Zbigniew Herbert

Le hasard fait bien les choses : au moment où l’on célèbre le centenaire du grand poète polonais Czesaw Miosz voir Le Magazine Littéraire n° 512, oct. 2011, p. 24-26, un éditeur exemplaire se lance dans la publication d’une traduction intégrale des poèmes de Zbigniew Herbert 1924-1998, autre très grand poète polonais, dont Miosz fut l’ami et qu’il traduisit an anglais. Parallèlement, trois volumes proposeront à la lecture ses principaux essais en prose.

À la différence de Czesaw Miosz, exilé en France puis aux États-Unis, Zbigniew Herbert n’a vécu hors de Pologne que pour d’assez courtes - mais fréquentes - périodes, et c’est de l’intérieur qu’il a mené son combat contre la dictature idéologique, qui ne put le réduire entièrement au silence tant il était célèbre, mais qui le censura abondamment. Seuls deux de ses recueils avaient jusqu’ici été traduits en français dont Monsieur Cogito, son plus célèbre livre, chez Fayard en 1990, ainsi qu’une anthologie due à Jacques Burko dans la très regrettée collection « Orphée » aux éditions de La Différence. En se lançant seule dans une traduction intégrale, Brigitte Gautier comble une lacune et respecte la cohérence de l’oeuvre, l’une des plus considérables de son temps. La traduction est magnifique. On pourra lire en tête de ce premier volume, qui rassemble les trois premiers recueils de l’auteur, parus entre 1956 et 1961, une remarquable auto-interview rédigée par Herbert en 1973 pour servir d’introduction à un choix de ses poèmes. Il y répond notamment à la question, qu’il dut entendre souvent, de savoir pourquoi coexistent chez lui des poèmes inspirés par de grandes figures bibliques ou mythologiques et des poèmes consacrés à la description d’objets très quotidiens. Les deux sont complémentaires : en s’appliquant à regarder les choses, le poète se purifie de la langue de bois et cherche une transparence des mots qui rende compte avec humilité de l’expérience présente ; mais il est aussi le porte-parole d’un humanisme pour lequel les fables venues du passé sont le précieux témoignage d’une somme d’expériences dont il se sait l’héritier, et qu’il importe de renouveler de l’intérieur. La profondeur de l’humanisme de Zbigniew Herbert, « enfant d’Europe » autant que le fut Miosz ou que l’est aujourd’hui un Zagajewski, se mesure à la lecture du volume d’essais sur l’héritage de l’Antiquité intitulé Le Labyrinthe au bord de la mer, illustré de dessins de sa plume. Ce que l’écrivain va chercher en Grèce, ce n’est pas un plaisir d’esthète, c’est une leçon de courage et de sérénité face au chaos de l’histoire. Toute son oeuvre est hantée par le souvenir de l’incendie d’une bibliothèque, auquel il a assisté, à la fin de la guerre : la barbarie est pour lui une menace que rien ne conjure durablement.

Herbert aimait à dire que le mouvement de la poésie consiste à remonter à la source, et qu’il n’est donc possible d’être poète que si l’on nage à contre-courant : ce sont les déchets qui suivent le courant. Sa poésie est tout entière un acte de résistance et fut perçue comme telle très tôt par les Polonais. On trouvera par exemple dans ce volume les poèmes écrits pendant la guerre, ou encore un émouvant salut adressé aux insurgés hongrois de 1956. D’une extrême économie de moyens dans des poèmes en vers pourtant parfois assez longs, Herbert a aussi cultivé un type de poème en prose très court, souvent en forme de fable à l’ironie mordante, où s’exprime son sentiment tragique de la vie. La traduction de cette oeuvre majeure est un événement à ne pas manquer.