D'autres vies que la mienne

Emmanuel Carrère publie, en mars, aux éditions P.O.L. D’autres vies que la mienne. Le récit de l’amitié entre un homme et une femme, tous deux rescapés d’un cancer, tous deux juges, en charge des affaires de surendettement au tribunal d’instance de Vienne Isère.

À la fin de D’autres vies que la mienne, on apprend que la genèse du livre a « encadré » celle du précédent ouvrage d’Emmanuel Carrère, Un roman russe : l’auteur l’avait commencé avant, fini après. De fait, tous deux composent un diptyque décrivant la remontée des Enfers d’un homme dont l’écriture, nourrie de ses angoisses personnelles fussent-elles projetées sur d’autres, comme le Jean-Claude Romand de L’Adversaire, les aura finalement exorcisées, et comme suturées. Dans Un roman russe, il faisait défiler deux années de sa vie et se présentait sous trois visages. Celui du fils et du petit-fils il tentait de résoudre une énigme familiale ; celui de l’amant malheureux il anéantissait une liaison en croyant la pérenniser ; celui du créateur enfin, lancé dans un projet de film qui fut bien tourné, Retour à Kotelnitch, dont l’élaboration au sein d’une ville perdue de la Russie profonde nous était détaillée – avec un sanglant fait divers en guise de point d’orgue. Dans D’autres vies que la mienne, comme son titre le suggère, Carrère s’attache à l’inverse à des destins qu’il n’aurait pu que croiser et qu’il décide d’explorer. Il ne se place plus au centre de la focale, mais à la périphérie, même si les trajectoires des uns et des autres renvoient en creux à la sienne – et à sa métamorphose depuis l’époque décrite dans Un roman russe.

De même que Retour à Kotelnitch était un film sur un sujet autant que sur le tournage de ce sujet un work in progress, D’autres vies se raconte tout en racontant, et définit son projet en ces termes : « Écrire sur ce qui me fait le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m’a fait témoin de ces deux malheurs coup sur coup, et chargé, c’est du moins ainsi que je l’ai compris, d’en rendre compte. » Phrases qui entrent en résonance avec celle qui figure à la fin d’Un roman russe: «Je suis venu faire une tombe à un homme dont la mort incertaine a pesé sur ma vie, et je me retrouve devant une autre tombe, celle d’une femme et d’un enfant qui ne m’étaient rien, et maintenant je porte le deuil de cela aussi.»

Les morts d’une femme et d’un enfant ont clos d’un même mouvement Retour à Kotelnitch et Un roman russe ; elles sont ici le point de départ de la quête d’un autre récit, non générateur de terreur comme l’était le monstrueux Adversaire, mais d’empathie, et même d’amour. Au décès de Juliette, petite fille emportée par le tsunami au Sri-Lanka, où Carrère passait ses vacances avec sa compagne Hélène et deux de leurs fils, succède bientôt celui d’une autre Juliette, la soeur d’Hélène, victime d’un cancer qui lui sera fatal. D’autres vies est – entre autres – son tombeau : celui de sa vie, de ses proches, de ce en quoi elle a cru. Elle partageait avec son collègue et ami Étienne, longuement interrogé par l’auteur, la maladie le cancer les avait privés de l’usage de leurs jambes et un combat juridique de longue haleine. Combat – et victoire – qui fait dire à Étienne l’une des phrases qui déclencheront l’écriture du livre : « Nous avons été de grands juges. »

Juges au tribunal d’instance de Vienne, Juliette et Étienne arbitraient les conflits opposant des établissements de crédit et leurs débiteurs défaillants. L’occasion pour Carrère de brosser un passionnant tableau, constellé de cas concrets et d’impeccables décryptages, du surendettement et de ses coulisses. Une plongée dans un monde peu connu, emblématique de l’horreur économique contemporaine, qui fait écho à celui du milieu des traders dans Cendrillon, d’Éric Reinhardt. Quête et enquête entretiennent ici des liens étroits : tirant le fil d’existences individuelles, Carrère aboutit à des phénomènes de société qu’il passe au crible tout en s’interrogeant sur la loi et la justice, l’esprit et la lettre, l’interprétation et la manipulation des textes. Ainsi, quand bien même les contrats de crédit n’ont pas été rédigés en conformité avec les normes légales, le juge n’a pas à en tenir compte pour statuer tant que l’autre parti ne l’a pas fait remarquer. Or ce parti – le ou les surendettés – n’ayant aucune connaissance du droit et généralement pas d’avocat pour le conseiller, les établissements de crédit ne peuvent que gagner...

La force de D’autres vies tient à l’extraordinaire relief que Carrère donne peu à peu à une matière brute. Comme dans Un roman russe, l’auteur s’est attaché à ne raconter que des faits avérés, reposant d’une autre manière les questions en filigrane de L’Adversaire, consacré à la fameuse histoire de Jean-Claude Romand : Qu’est-ce que le réel, et qu’est-ce que la vérité en littérature ? Peut-on faire oeuvre artistique en racontant ce qui est ou a été, sans transposition, jeu, variation, mise en fiction, en somme ? Autant d’interrogations auxquelles un Truman Capote s’est confronté avec De sang-froid. Et auxquelles Carrère a répondu en tournant son documentaire Retour à Kotelnitch : tout tient au point de vue, au cadrage. Non aux choses, vraies ou non, mais au regard qu’on porte sur elles. Au-delà de la simple saisie d’une réalité, si terrible ou extraordinaire soit-elle, D’autres vies met au jour des coïncidences secrètes, profondes, qui lui donnent un sens. C’est un livre sur quelque chose qui a toujours hanté Carrère : l’irruption de la catastrophe dans une vie. Catastrophe qui peut intervenir du dehors le cataclysme naturel du tsunami, la maladie, la spirale du surendettement qui vous laisse exsangue ou provenir de soi, ainsi qu’en témoigne le tourment intérieur qui torturait l’auteur dans Un roman russe, comparé dans D’autres vies à un renard qui lui ronge les entrailles – son cancer à lui, dont il parvient, à ce qu’il semble, à triompher. D’Un roman russe à D’autres vies, Carrère est passé de l’écoute de soi à l’écoute des autres, de la destruction de l’amour Sophie à sa préservation Hélène, de la main tendue vers une mère – la sienne, à qui Un roman russe est dédié – à l’humble et d’autant plus émouvante tentative de consolation de trois petites filles : celles de Juliette, dédicataires de D’autres vies que la mienne.