Tom Wolfe, de la provocation au manuel de savoir-vivre

Tom Wolfe, de la provocation au manuel de savoir-vivre

À 85 ans, l'auteur du Bûcher des vanités nous livre un recueil de textes pour le moins hétéroclite (portraits, caricatures, pastiche de manuel de savoir-vivre…), où le présent prend racine dans les années 1960. 

Le dernier Tom Wolfe, Où est votre stylo? Chroniques d'Amérique et d'ailleurs, est un formidable pot-pourri mêlant portraits, caricatures dessinées par l’auteur, manuel de savoir-vivre… une plongée anthropologique, semi-fictive, dans les années 1960. L’écrivain américain, se réclamant de Balzac et de Zola, décrit avec une minutie d’orfèvre des personnalités plus ou moins célèbres et les confronte à des situations faisant saillir leurs traits caractéristiques. Le tout avec un ton entre littéraire et journalistique : identité de ce qu’il a baptisé il y a quarante ans le « nouveau journalisme ».

Tout commence par un gros plan sur Raymond, ingénieur qui a toujours des excitants et des relaxants dans les poches gauche et droite de sa veste, dans un Las Vegas où les panneaux publicitaires et les néons s’élèvent à perte de vue, et où les filles « donnent l’impression qu’elles ont brièvement trempé dans un bain de nylon Helenca ». Puis, après une micro-avalanche de descriptions électriques, il rend hommage à feu Benjamin Spiegel, dit « Bugsy », « père de Las Vegas », débarqué dans le désert de Mojave « les poches lestées de quelques millions de dollars» pour monter « un hôtel-casino comme on n’en avait jamais vu ici, qu’il baptise le Flamingo ».

Le chapitre suivant est consacré à un autre illustre inconnu, Murray le King, « cinquième Beatle », meilleur DJ de New York et habile homme d’affaires. Et dans un genre similaire : le portrait de Phil Spector, 23 ans et déjà magnat du rock'n roll. Accompagné par sa cour, l’enfant terrible fait un scandale pour descendre d’un avion sur le point de décoller, parce qu’« il a quelque chose de pas net ». Alors forcément, ça dérape.

Et ça fuse ! Nous voilà maintenant dans l’univers des voitures customisées de « la foire des ados » à Burbank, une banlieue de Los Angeles, où Tom Wolfe a fait la connaissance de George Barris, « l’une des vedettes de ce monde à part ». Mais malgré la richesse du texte, l’attention du lecteur risque fort d’être altérée : tuning et littérature ne font pas forcément bon ménage.

Les chapitres sont plutôt courts, comme celui consacré à Baby Jane, de son vrai nom Jane Holzer, « fille de l’année », qui a accédé à la célébrité pour son rang social élevé et pour être « l’amie » des Rolling Stones (alors en pleine ascension). Elle fait la couverture de Vogue, tourne dans quelques films d’Andy Warhol, certes, mais à travers elle, c’est la starification de tout et n’importe quoi qui est illustrée ; déjà à l’époque !

Dans cette galerie de portraits, l’un se démarque largement des autres: celui de Hugh Hefner, propriétaire et fondateur du magazine Playboy, que Tom Wolfe qualifie de « roi des cancres sociaux ». Et c’est en effet un drôle de despote : « Hugh Hefner est au centre du monde, retranché au centre de son lit qui est le centre du monde ! » Pour travailler avec lui, ses collaborateurs sont forcés de se rendre à son chevet, dans son manoir chicagoan.

Autoproclamé « ermite moderne », Hefner s’en explique volontiers : « Je suis pas obligé d’organiser mon existence en fonction des HORAIRES des autres, ni de participer à des réunions barbantes, ni de supporter les déjeuners d’affaires et tout un tas de politesses. (…) Pas besoin de mettre une chemise et une cravate et un costume tous les jours. Moi, c’est juste UN PEIGNOIR ! ». Wolfe dépeint la splendeur de ce mégalomane mais il est loin d’être un hagiographe. Au delà de « Hef », il décrit au vitriol le « style New Yorkais », son snobisme aigu, source d’embarras pour les Américains qui « gagnent correctement leur vie ». Cette critique de la haute société est un thème que l’on retrouve dans son chef-d’œuvre et best-seller international, Le Bûcher des Vanités.

Mais malgré son modèle exceptionnel de réussite, Hugh Hefner « ne fait pas partie des ‘meilleurs’ de Chicago. Il n’a toujours pas atteint le seuil imposé par les vieux critères » et franchement, la course au statut social est le cadet de ses soucis. Car son génie, explique l’auteur, a été d’« abandonner la course au prestige social classique, de se servir de ses ressources financières et de la technologie pour faire de sa maison une scène et d’y monter afin d’en occuper le centre». Et de conférer à sa démarche une portée philosophique toute relative, en cela qu’il mène un combat contre « l’absurdité du maintien des codes sexuels », une quête de statut social somme toute « assez conventionnelle de sa part », pour « conférer une dimension hautement sociale à ses activités ». Dans les dents !

Puis, après quelques portraits de qualités inégales, comme celui d’une jeune héritière, le lecteur sera surpris par la présence du « Nouveau manuel de savoir-vivre signé Tom Wolfe », dont on se demande si c’est un pastiche qui sent la recette à plein nez. Dérision oblige, il commence par se moquer de ces manuels qui rendent compte « des nouvelles mœurs apparues au sein des couches supérieures de l’humanité », tout en proposant le sien. Et de donner un socle historique à son propos: « Le savoir-vivre se fonde sur le charisme paternaliste du système féodal » dont auraient aussi hérité les « diners de singe », simple frivolité snobe dans l’histoire des mœurs, devenue une convention, et où l’on vous présente par vos attributs sociaux et vos origines. Pas possible !

Les styles « paria » et les « maniérismes outranciers » y sont très prisés. Mais encore ? L’usage branché du cannabis, le « protocole du joint » et sa généralisation, son caractère illégal lui conférant aux yeux des huiles « le prestige d’un geste audacieux ». Ah! bon...

Mais quel ingrédient manque-t-il encore ? La provocation ! avec « les nègres de société » qui font partie de ce style de vie car « un bon nègre dans un diner (se dit le snob, NDLR), même s’il se met à fustiger ces pauvres blancs progressistes (…) n’en reste pas moins le Nègre de service de ce soir, NOTRE Nègre ». Mais attention, s’il provoque, c’est bien le racisme qui est visé, un thème récurrent chez Tom Wolfe, déjà largement exploré, sous un autre angle dans Le Bûcher des vanités puis dans Un homme, un vrai. Et de conclure : « New Yok atteint le point idyllique où le Statut est carrément affiché, clair et net. Nirvana ! Terre promise ! Merveilleux univers simiesque. ». Et maintenant : à table !

Simon Bentolila

Tom Wolfe, Où est votre stylo ?, traduit de l’anglais par Bernard Cohen, 432 pages, 22 euros