Djian bluffant

Djian bluffant

Pour donner envie de lire le dernier roman de Philippe Djian, son éditeur a choisi de sortir de son contexte, page 185, et de le porter jusqu'à la quatrième page de couverture, ce morceau de phrase : « Décembre est un mois où les hommes se saoulent - tuent, violent, se mettent en couple, reconnaissent des enfants qui ne sont pas les leurs, s'enfuient, gémissent, meurent... »

On le comprend, ce n'était pas facile d'attraper au vol une phrase complète d'un livre qui fonce sur vous à deux cents à l'heure, et dont rien ne peut arrêter la lecture. L'auteur lui-même emporté par le courant n'a pu se résoudre à y retenir un titre qu'à la dernière ligne, et encore, pas un gros titre, "Oh...", un tout petit titre, timide et fuyant comme un gardon, sans point d'exclamation, comme un soupir féminin retenu sur ses trois pointes de suspension. Six ou sept mots plus tard et le livre était fini.

Oui, féminin, le soupir. La demi-phrase pêchée n'a pas de genre, mais ce sont bien les hommes les coupables, relisez-la. Et lorsque vous entrerez directement dans le torrent, dès la quatrième ligne, vous saurez : « [...] je me demande si je ne me suis pas blessée [...]. » Blessée-é-e. Après trente ans et trente livres Philippe Djian écrit sa première histoire signée de la seconde moitié de son univers, à la première personne du féminin singulier. Et quelle bonne femme, ce Djian !

Elle s'appelle Michèle et, si elle craint de s'être blessée, c'est en se débattant contre son violeur encagoulé. Avec Djian, il ne faut pas commencer à raconter les histoires, on ne s'en sort pas et on gâche la lecture, lui seul peut le faire, et cette fois formidablement, mais il lui faut tout le livre. Violée, oui, en décembre, comme promis page 185. Mais déjà, lorsque vous en serez page 185, vous saurez que ce n'est pas si simple.

Le reste du programme sera tenu. Michèle dirige avec sa copine Anna une maison de production de cinéma. Elles ont un fils, enfant de Michèle et filleul d'Anna. C'est lui, Vincent, qui va adopter l'enfant d'un autre. Richard est le père de Vincent, l'ex de Michèle, il écrit des scénarios qu'il trouve formidables, il a une jeune fiancée (pour l'instant). Avant d'être une mère, Michèle est une fille. Sa mère a 75 ans, une agitée du popotin qui rêve de se remarier avec son gigolo. Le père est en prison depuis toujours et pour longtemps. Ce sont peut-être ces deux-là qui meurent en décembre. Quoi d'autre ? Michèle vit seule, avec Marty. Son chat. Je savais bien qu'il ne fallait pas raconter, et les autres, ceux qui s'enfuient, gémissent et meurent. Et Patrick ? On ne dit rien de Patrick ? Non, pour Patrick, vous verrez.

Philippe Djian a une capacité inouïe à provoquer un effet de réel à chaque page, à faire naître de ses mots des personnages de chair et de sang, à donner vie à des caricatures, à faire admettre à son lecteur toute l'humanité des choses inhumaines qu'il décrit, que la douleur et le plaisir n'ont pas les mêmes frontières que le bien et le mal. Mais le lecteur n'a pas trop le temps de réfléchir, il a un livre à finir, un livre qui lui fonce dessus jusqu'au chapitre ultime où vous prendrez bien un peu de repos. On croit que c'est l'histoire qui donne la vitesse. On se trompe, c'est l'art d'écrire.