Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ?

Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ?

Todd, la totale

En toute modestie, le théoricien se propose de balayer cent mille ans d'histoire humaine pour éclairer le temps présent. C'est surtout l'occasion de récapituler et d'articuler ses thèses passées (notamment sur le poids des structures familiales) et d'en faire un système global. Comme toujours chez Todd, bien des hypothèses sont assénées plutôt que démontrées, ce qui n'empêche pas beaucoup d'entre elles d'être stimulantes.

Face à la « crise » multidimensionnelle dans laquelle nous nous débattons et dont nous n'arrivons toujours pas à nous défaire, les temps semblent propices aux grandes fresques synthétiques, parcourant l'histoire du monde des origines à nos jours pour comprendre ce qui nous arrive et comment (éventuellement) en sortir. Six mois après la « somme historique » de Michel Onfray, le pathétique Décadence (lire Le Magazine littéraire n° 578, avril 2017), c'est au tour d'Emmanuel Todd de s'y coller avec un monumental Où en sommes-nous ?, un livre dont l'ambition n'est rien moins que de « décrire le mouvement historique des cent mille dernières années », afin d'« identifier les dynamiques à l'oeuvre aujourd'hui » !

Avant de voir ce qu'il en est, il convient de rappeler deux ou trois choses sur l'auteur. Car celui-ci occupe une place à part dans le paysage intellectuel français contemporain. Son goût de la provocation, ses positions tranchées et ses formules à l'emporte-pièce en ont fait un « bon client » des talk-shows d'actualité. Contrairement aux autres bateleurs des médias, il se revendique d'une « science ». Historien, anthropologue et démographe, il affiche des positions censées dériver d'une analyse empirique, « axiologiquement neutre », à coups de données statistiques, de corrélations de chiffres et de cartes. Et il a eu, il faut le reconnaître, souvent raison avant les autres. Comme il se plaît à le rappeler dans tous ses livres, il avait anticipé, dès 1976, sur la foi de la hausse du taux de mortalité infantile, la chute de l'empire soviétique. Sous les chiffres du développement de l'éducation supérieure, il a aussi perçu, l'un des premiers, la naissance d'une fracture entre « les élites » et « le peuple », qui fait partie aujourd'hui de notre sens commun.

Mais il s'est aussi trompé. S'il est l'un des rares commentateurs à n'avoir jamais éludé les chances de Donald Trump, il a surestimé Theresa May, a rêvé d'un « hollandisme révolutionnaire », bien risible avec le recul, et n'a pas vu arriver Macron. Il croit encore que la Chine est « l'atelier du monde » et que l'« anglo-sphère » - les États-Unis et l'Angleterre - détient toujours la clé de l'évolution géopolitique. Reste que, l'un dans l'autre, il a eu beaucoup d'intuitions justes. Même son ouvrage si contesté sur les manifestations du 11 janvier 2015, Qui est Charlie ?, comporte des vues éclairantes sur les présupposés d'un certain ultralaïcisme, quoiqu'il n'ait pas poursuivi l'analyse jusqu'au constat de faillite de notre édifice républicain « universaliste ». Car il se veut encore un « homme des Lumières anglaises ».

Meccano théorique

Où en sommes-nous ? est donc une bonne occasion de comprendre comment fonctionne la machine Todd, ce qu'il en est de sa « scientificité » proclamée, de son apport et de ses limites. Sous le projet pompeux d'une « esquisse de l'histoire humaine », il s'agit en fait d'un remix en forme de mise en système de toutes ses thèses. Dès l'introduction, l'essayiste rappelle que, sous le conjoncturel de l'économie, se tient le structurel des organisations familiales et anthropologiques, toutes ces « familles souches » et autres « familles communautaires », patri- ou matrilinéaires, etc., d'où dérivent à la fois les religions et les idéologies. Et il opère d'emblée deux renversements de perspective ou un double renversement de vision. Notre interprétation héritée des choses voit l'individualisation comme un progrès par rapport à la supposée horde communautaire originelle. Or, selon Emmanuel Todd, c'est l'inverse qui s'est produit : la famille, écrit-il, « a évolué du simple vers le complexe et non du complexe vers le simple ». Cela fait que ce que nous prenons, nous, Occidentaux, pour un achèvement - la famille « nucléaire », père, mère et enfants vivant en quasi-autarcie - est en réalité un commencement. Loin du moderne qu'il se pense, l'homme occidental serait donc un « primitif ».

Si on la considère hors de tout jugement moral, cette thèse apporte un relativisme bienvenu. Mais se justifie-t-elle ? Il faudrait avoir une culture anthropologique totale pour en juger. Tout juste peut-on remarquer que ce « modèle inverse de l'histoire », qui structure l'ensemble du livre et sans lequel son grand Meccano théorique s'effondrerait, repose sur un principe énoncé au chapitre premier, qui ne manque pas d'interroger : celui dit du « conservatisme des formes périphériques ». En gros, il signifie que, si des formations familiales se retrouvent entourant une autre, centrale, ces formes sont des survivances d'un état ancien du monde. Pourquoi pas ? Le problème est que ce qui est donné au départ comme une simple « hypothèse explicative » devient très vite une certitude.

Dans les raisonnements d'Emmanuel Todd, il y a bien d'autres hypothèses qui suivent un chemin identique, de la formulation au débotté à l'évidence dure comme du béton. « L'effacement terminal de la religion » partout dans le monde, par exemple : affirmer que les mosquées en Iran sont (ou seraient) « vides » ne suffit pas à le prouver. Cela sans évoquer une vision de l'économie certes informée mais au final très simpliste : l'historien semble ainsi croire que le retour aux nations et le protectionnisme résoudraient comme par enchantement la crise économique rampante qui a suivi le krach de 2008. Comme s'il ne s'agissait ici que d'« adapter » le capitalisme, et non de le réformer de fond en comble.

Au-delà, il faudrait aussi se demander comment il se fait que des formes anciennes, familiales, religieuses et idéologiques, continuent de structurer notre présent, alors que certaines sont données comme ayant disparu. De fait, Emmanuel Todd s'en tire ici par des artifices ad hoc, tels que ce célèbre « catholicisme (ou luthéranisme) zombie » - un de ses riffs théoriques - qui fait qu'une religion continue d'agir après sa disparition. Pourquoi pas, là non plus ? Mais c'est remplacer le déterminisme économique marxiste par un autre, et sans doute bien moins argumenté que celui de Marx. Pour forcer l'histoire de l'humanité à entrer dans ses cases préétablies, le polémiste a même recours à la catégorie très peu empirique de l'« aliénation », ainsi qu'à une fort étrange « mémoire des lieux ». Comme Spengler posait qu'il existait des rythmes de pensée émanant des paysages, Todd croit en l'action de « forces invisibles de nature anthropologique » qui leur seraient liées. Il réinvente, autrement dit, la vieille idée d'« esprit des peuples » et ses « caractères nationaux ».

Désastre programmé en Allemagne

Ces rustines théoriques n'annulent toutefois pas toute valeur à son livre. Même s'il apparaît curieux qu'une démarche « scientifique » finisse par vérifier toutes les opinions a priori, et sans exception, de ce discoureur universel, il y demeure beaucoup d'hypothèses intéressantes. D'abord, la réévaluation de l'importance des problèmes de population dans la question économique et sociale. Car, ainsi qu'il le note, à quoi peut bien rimer une « réussite » telle que celle de l'Allemagne quand, du fait de l'effondrement du taux de fécondité, elle se double d'un désastre démographique programmé ? Et le livre abonde en points de vue de détail stimulants. Ainsi quand il commente la permanence de la polarisation raciale aux États-Unis : selon lui, la marginalisation d'une partie des Noirs, qui fournissent le gros des prisons, permet de rétablir une égalité formelle entre les Blancs en dépit de l'explosion des inégalités et d'intégrer par contraste tous les nouveaux immigrants, latinos et asiatiques. Ou encore quand il évoque les menaces sur la démocratie dans nos pays développés dès lors que se constitue une ploutocratie de « sachants » méritocratiques - cette méritocratie ayant pour effet de « naturaliser » les inégalités sociales héritées.

On peut discuter de toutes ces notations, elles sont au demeurant rarement approfondies, Emmanuel Todd concluant la plupart de ses chapitres par des phrases de Normand du style : « L'évolution peut aller, à partir de là, dans tel sens ou dans son opposé. » Beaucoup, cependant, retiennent l'attention. Todd n'est pas le scientifique qu'il se prévaut d'être, ses références théoriques semblent datées, il déduit régulièrement de simples corrélations statistiques des liens de causalité, l'erreur épistémologique par excellence de toute sociologie ou économie se présentant abusivement comme « empiriques ». Pour reprendre l'ancien slogan d'une grande surface commerciale de la culture, c'est en fait un agitateur d'idées et de curiosité. Il ne délivre pas de certitudes scientifiques, mais des pistes de réflexion, presque des « expériences de pensée ». C'est moins qu'il se pense, mais tellement mieux déjà que tous ces mornes radoteurs idéologiques à la Finkielkraut, Onfray and Co.

 

Photo : Emmanuel Todd © Xavier Romeder / Picturetank.com

Né en 1951, Emmanuel Todd est le fils de l'écrivain et journaliste Olivier Todd. Docteur en anthropologie historique, il entre comme ingénieur de recherche à l'Institut national des études démographiques (Ined), où il officie toujours. À ce titre, il est l'auteur de nombreux ouvrages scientifiques, dont La Troisième Planète (1983), L'Invention de l'Europe (1990), L'Origine des systèmes familiaux, tome I, L'Eurasie (2011). Mais il doit son succès public à des essais plus « libres » et volontiers polémiques, comme L'Illusion économique (1998), Après l'empire, sur les États-Unis (2002, traduit en 25 langues), et Qui est Charlie ? (2015).

OÙ EN SOMMES-NOUS ? UNE ESQUISSE DE L'HISTOIRE HUMAINE, Emmanuel Todd, éd. du Seuil, 512 p., 25 E.