« Il n'a pas un gramme de lâcheté »

« Il n'a pas un gramme de lâcheté »

Joann Sfar a illustré La Promesse de l'aube en 2014. Il évoque avec nous les paradoxes du héros de son adolescence: «un homme viril qui déteste le machisme», «un pacifiste, mais pas un non-violent», son rapport à la France...

Grand admirateur de Romain Gary, le dessinateur Joann Sfar voit en lui « la rencontre entre Ava Gardner et Jack London », un écrivain plein de contradictions et d'humanisme. Nous l'avons rencontré afin de déceler les correspondances qui le relient à cet auteur.

Comment avez-vous « rencontré » Romain Gary ?

Joann Sfar. Je l'ai découvert à 16-17 ans, et il a été le héros de mon adolescence. J'ai été au lycée Masséna, comme lui, et au club de tennis du parc Impérial, dont il parle dans La Promesse de l'aube. Je me suis vite passionné pour ce qu'il écrivait. Quand j'étais étudiant - il y a un peu plus d'une vingtaine d'années -, c'était très mal vu d'aimer Romain Gary. Il y a eu tellement de planqués dans notre pays qu'on ne lui a pas pardonné d'être un héros. Il a fallu qu'une nouvelle génération, la mienne, le découvre, mais la précédente ne mettait pas Gary en avant. Quand je l'ai découvert, je me suis mis à lire tous ses livres de façon boulimique. Le premier que j'ai lu, c'était Les Racines du ciel je crois, où il y a tout ce qui peut faire rêver un adolescent. Celui que j'aime bien défendre, car il n'est pas assez lu, c'est La Tête coupable. Le plus triste, c'est L'Angoisse du roi Salomon, désespérant de beauté. Et mon favori reste Les Racines du ciel, parce que Gary ne se fait pas d'illusion sur l'homme et, en même temps, il lui trouve une grandeur. On dirait qu'avant d'écrire ce texte il s'est dit : « Qu'est-ce qu'on peut faire qui ait l'ampleur de Don Quichotte ? » Pour moi, ce livre est une relecture de Don Quichotte.

Pourquoi avoir choisi d'illustrer La Promesse de l'aube plutôt qu'un autre ?

Au début, je voulais dessiner La Tête coupable, une histoire d'amour entre une vahiné et un savant dépressif parce qu'il a créé la bombe à hydrogène. On a finalement choisi La Promesse de l'aube, car j'ai beaucoup d'images communes avec ce texte : la ville de Nice, la mère venue d'Europe de l'Est, les lieux que j'ai fréquentés. Je savais quoi dessiner. Ça se rapprochait aussi de mes goûts en bande dessinée, comme Hugo Pratt ou d'autres, qui ont très bien raconté cette période : les uniformes, la guerre, les aviateurs... J'ai une certaine passion pour les romanciers aviateurs, comme Roald Dahl, Saint-Exupéry et Romain Gary.

Lors de la sortie du livre en 2014, vous disiez que Romain Gary a « construit [votre] mythologie personnelle ». Est-ce lié à votre propre vocation artistique ?

Non, c'est lié à sa façon de se comporter dans la vie. Romain Gary est un homme viril qui déteste le machisme. C'est tellement paradoxal. Et j'ai l'impression de me débattre avec ça depuis toujours. C'est un pacifiste, mais pas un non-violent. C'est un pessimiste, ennemi du nihilisme, ça me paraît très important. Il n'y a pas un gramme de lâcheté chez lui. On voit qu'il se méfie de lui-même. Il veut être féministe, il fait de son mieux pour l'être, et en même temps il y a une forte virilité sous-jacente. Ces paradoxes-là m'intéressent beaucoup. Une des qualités de Romain Gary par rapport à d'autres écrivains de son temps, c'est qu'il n'était pas dupe de grand-chose. Alors que tout le monde croyait encore en Sartre et brandissait de grandes idées, lui savait où tout cela allait mener. Les Racines du ciel sont une critique de la colonisation et en même temps, déjà, de la décolonisation et de son échec. Ce que dit Romain Gary sur l'Afrique est extrêmement cruel à l'encontre des oppresseurs mais aussi des populations qui se libèrent. Et le temps lui a donné raison.

Vous dites qu'il vous a fait aimer la France...

C'est un patriote, et aujourd'hui ce n'est pas facile de l'être dans notre pays. Quand il dit qu'il y a eu un régime idéal en France qui s'appelait la « France libre » en référence à la Résistance, c'est très beau. Tout le monde en a plein la bouche avec le mot « Résistance », mais lui il savait de quoi il parlait. Dans La Promesse de l'aube, il est prêt à tout donner à ce pays qui n'est pas le sien, qui est son pays d'adoption, et il n'ose pas dire à sa mère qu'on n'a pas fait de lui un gradé tout simplement parce qu'il n'avait pas encore des papiers français.

Vous dites aussi avoir pensé à Gary tout au long du tournage de votre film Gainsbourg, vie héroïque. Quelle correspondance voyez-vous entre les deux personnages ?

La famille ! Dans le cas de Gary, elle est juive lituanienne, et dans celui de Gainsbourg, juive russe, mais enfin c'est la même chose. Ils ont débarqué en France avec une passion pour ce pays, ils ont eu leur petit monde, leur petite France telle qu'ils se la sont racontée. On n'arrive pas à se représenter à la fois l'humilité et l'exigence folle qu'avaient ces familles-là pour leurs enfants. Ça n'existe plus du tout aujourd'hui, et c'est pourquoi d'ailleurs les familles juives, et singulièrement celles qui sont venues d'Europe de l'Est, ont tellement de difficulté à comprendre ce qu'il se passe avec les nouveaux courants migratoires parce que, nous, on a été élevés - sans doute avec excès -dans une dévotion amoureuse pour la France. Je dis « sans doute avec excès » parce que l'histoire prouve que cette dévotion n'était pas toujours justifiée. Ce qui est touchant, c'est de voir un pays plus beau qu'il n'est. C'est ce que dit Gary quand il raconte que sa mère, qui l'emmène au train car il doit aller s'engager dans l'aviation, était la seule à agiter un drapeau français et que c'est à ça qu'on voyait qu'elle n'était pas française. Gary a compris qu'un pays est une idée. J'entends très peu ce discours aujourd'hui, et c'est dommage, car les gens font toujours assaut d'origine, de famille... Alors qu'un pays est une utopie ! Celle de la France, avec son projet universaliste, est jolie, même si elle ne marche pas. On voit bien que cet universalisme plaît à Gary. Parce que, s'il n'y a pas d'universalisme, il n'y a pas de littérature.

Vous influence-t-il toujours autant aujourd'hui ?

Depuis que j'écris ou que je dessine, tout ce que je fais, je me demande si ça aurait plu à Romain Gary. Je suis accro à lui car il n'y a pas d'équivalent. Si, il y a un équivalent chez des grands écrivains américains d'après guerre comme Philip Roth, Bernard Malamud, des écrivains juifs américains névrosés. Mais ils sont américains ! Ce qui fait de lui un inclassable dans la littérature, c'est que toutes ses références sont celles des écrivains américains qui ont inventé une nouvelle identité paumée, égarée. En France, Romain Gary est unique.

Lire notre dossier consacré à Romain Gary dans notre dernier numéro

Né à Nice en 1971, Joann Sfar est auteur de bandes dessinées (Le Chat du rabbin, Klezmer), réalisateur (Gainsbourg, vie héroïque) et écrivain (Comment tu parles de ton père). Après des études de philosophie, il intègre l'École des beaux-arts, où il donne à présent des cours.

À LIRE

LA PROMESSE DE L'AUBE, Romain Gary, illustration de Joann Sfar, éd. Gallimard, « Futuropolis », 536 p., 39 E.