Le Man Booker International Prize à l’Israélien David Grossman

Le Man Booker International Prize à l’Israélien David Grossman

Pour la première fois, un auteur israélien, David Grossman, a remporté mercredi 14 juin à Londres le Man Booker International Prize, prestigieux prix britannique récompensant les fictions étrangères traduites en anglais.

Son roman Un cheval entre dans un bar a été qualifié de « réussite spectaculaire » par le président du jury, Nick Barley, qui a salué ses « risques aussi bien émotionnels que stylistiques ».

Un cheval entre dans un bar, le début d'une blague dont le lecteur ne connaîtra jamais la chute, est un douloureux portrait de la société israélienne. Dans un bar de la côte, un comique sardonique déblatère des propos aussi crus que délicats et exhume des souvenirs refoulés. Le one-man show devient le théâtre de la vraie vie et altère toute frontière entre réalité et inconscient.

Figure de la littérature israélienne, David Grossman a étudié la philosophie et le théâtre à l'Université hébraïque de Jérusalem, puis travaillé à la radio nationale d'Israël, où il a présenté un programme pour enfants diffusé de 1970 à 1984. Son livre Duel fut la première pièce de théâtre radio-diffusée.

Un cheval entre dans un bar est le premier roman de l'écrivain depuis le décès de son fils, Uri, mort en 2006 au Liban pendant son service militaire. La production romanesque de cet artisan du rapprochement entre les peuples israéliens et palestiniens s’élève à une quinzaine d’ouvrages, dont certains traduits en 30 langues.

Redécouvrez l’entretien avec David Grossman paru dans le numéro 511 du Magazine littéraire (septembre 2011).

David Grossman comprend les autres. Tous les autres. Comme essayiste, chroniqueur à la radio ou reporter, il a fait des Palestiniens le portrait le plus juste, « sans rêver leurs rêves », sans cesser d'être lui-même, né en 1954 dans une famille ashkénaze d'un père émigré de Galicie, le pays de Joseph Roth où l'on parlait le yiddish, et il n'a pourtant trahi personne, ni les siens ni l'ami-ennemi voisin. Le romancier a donc inventé le village juif de là-bas, qu'il n'a pas connu, en s'étourdissant de mots. Le militant de La Paix maintenant a, au contraire, ouvert les yeux. Dans Le Vent jaune ou dans Les Exilés de la Terre promise, relatant les raisons de la première Intifada ou l'identité double des Palestiniens citoyens d'Israël, il a été d'une exactitude rarement atteinte. Aujourd'hui, le malade, c'est la patrie, surarmée, politiquement dévoyée, qui lui a enlevé un fils en 2006. Dans son discours prononcé lors de la remise du prix de la paix des libraires allemands à Francfort, en 2010, il disait ces mots fragiles, ce constat d'échec national : « Tragiquement, Israël n'a pas réussi à guérir l'âme juive de sa blessure fondamentale, la sensation amère de ne jamais se sentir chez soi dans ce monde. » Se sentir chez soi ? Quel sens ont ces mots ? Qui peut les comprendre mieux que cet homme devenu une figure nationale ?

David Grossman est chez lui dans une oeuvre infusée d'empathie, pulvérisant tous les murs de l'altérité, et ce dernier roman, Une femme fuyant l'annonce, contient tous ses autres livres, arche généreuse et frémissante. De 1967 à 2000, c'est une odyssée pédestre à travers le pays, voyage d'une frontière à l'autre, triangulation amoureuse entre une mère hors d'elle, un rescapé à l'âme à jamais inquiète, et un fils soldat, Ofer, dont la tragédie d'un conflit éternel a peut-être scellé le sort. Au verset guerrier qui dit : « À chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous détruire », ce livre du désir et de l'amour fou répond : « Tu te souviendras d'Ofer, tu te rappelleras sa vie, toute sa vie, n'est-ce pas ? » Oui, après avoir lu ce livre magnifique, on se souviendra d'Ofer. Il vit parmi nous, comme un frère.

Au départ, ce nouveau livre commencé en 2003 aurait pu être un roman familial, intime, si la réalité n'avait été autre : le 12 août 2006, aux dernières heures de la guerre du Liban, votre fils Uri a été tué par un missile du Hezbollah alors qu'il effectuait une mission comme tankiste dans le village libanais de Hirbet K'seif. Ce drame a-t-il modifié votre livre ?

David Grossman. J'ai écrit l'histoire d'une famille moyenne, banale, même si elle est ici monoparentale, mais ce qui importe surtout c'est que chacun puisse se reconnaître dans cette structure familiale, en Israël : tous ceux qui ont des enfants en âge d'effectuer leur service militaire attendent la peur au ventre le moment où l'horloge se met à tourner plus vite, où l'ombre de l'engagement se profile. Puis ce soupir de soulagement quand vos enfants s'en sortent sains et saufs. Entre le départ d'Uri et le retour à la vie civile de Jonathan, notre aîné, il ne s'est passé qu'une semaine, et ils ont effectué leur service dans le même régiment. Donc, six ans de peur. J'avais déjà commencé ce roman avant son engagement, et il me permettait d'accompagner Uri à travers une épreuve qu'il acceptait de bonne grâce.

Est-ce que le roman agissait comme une pensée magique, un talisman ?

Je ne suis pas si naïf, tout de même, je ne crois pas à la pensée magique qui mettrait nos enfants à l'abri des balles... On marchande tout le temps dans ces circonstances, on parie sur le destin. J'essayais de comprendre comment cette troisième génération passait l'épreuve du feu, comme je l'avais fait, comme mes parents l'avaient fait. Que produit une pareille violence sur notre société ? Quels sont les mécanismes mentaux qui nous permettent de négocier avec cette situation ? Quelle idéologie inventée nous permet-elle de nous en sortir ? Pourquoi ne pas se rebeller de toutes nos forces contre la situation ? Pourquoi l'accepter ? J'écrivais ce roman depuis trois ans et trois mois, puis Uri a été tué, il est « tombé » à l'extrême fin de la guerre. Je n'en parle pas, aujourd'hui encore. Je ne peux pas. Le jour qui a suivi le deuil collectif d'une semaine qui est le nôtre dans la religion juive, je suis remonté dans mon bureau et j'ai repris le livre peu à peu, le transformant, la mort d'Uri lui insufflant une énergie nouvelle. Je l'ai fini un an après.

C'est une odyssée moderne : le voyage d'une femme, Ora, qui refuse d'avoir des nouvelles de son fils parti pour l'armée et qui s'engage dans une traversée à pied de la Galilée. À un moment, Ora enfonce son visage dans la terre et lui parle. « Je me dis que c'est mon pays. Où pourrais-je vivre d'ailleurs ? Y a-t-il un autre endroit au monde où tout et n'importe quoi me taperait sur le système comme ici, et puis qui voudrait de moi ? » Vous écrivez aussi l'histoire collective d'Israël ?

Je voulais faire deux choses : d'une part, décrire ce qui fonde notre réalité, un pays désespéré et déchiré, d'autre part, la réalité de la famille plongée dans l'acide de la réalité sociale. Comment elle s'en sort, ou pas. Ora me ressemble, mais en même temps elle est différente : elle passe d'une opinion politique à une autre, doucement, comme la population quand une bombe éclate dans un bus et que tout le monde devient extrémiste ! Nous nous privons du cadeau de la tristesse : quand un enfant palestinien meurt, nous devrions réagir selon la loi morale universelle ; au lieu de cela, nous réprimons notre désarroi et notre affliction. Pourquoi ? Pour ne pas l'offrir à l'ennemi. De même, les tenants de la gauche n'accepteraient pas de dire que les Arabes nous détestent ! Ils ne se permettent pas de le dire. Quand le livre est paru, j'ai rencontré deux personnalités opposées, l'une de gauche, l'autre de droite, et les deux m'ont interpellé : « Eh ! mais tu as écrit le livre que je voulais écrire. » Chacun s'est identifié à Ora. Sommes-nous condamnés à tuer ou à être tués ?

La terre d'Israël est-elle ici un personnage à part entière ? La Galilée, avec ses fleurs, ses collines, ses rivières, et si peu d'êtres humains ?

Oui, nous l'oublions souvent, car la terre est souvent un symbole, chaque pierre renvoie à une bataille, à un souvenir, à un conflit. J'ai accompli pendant trois mois, seul et à pied, une traversée du nord au sud, l'année de mes 50 ans, en 2004. J'écrivais mon livre en prenant chaque soir des notes, rencontrant peu de gens, surtout des bergers, des animaux et quelques randonneurs. Ma femme, Michal, me rejoignait de temps en temps. J'ai été attaqué par des chiens sauvages, en fait le moment le plus effrayant de ce chemin initiatique ! Mais le danger ne venait pas des autres, alors que tous mes amis m'avaient mis en garde : tu vas être enlevé ! J'étais en terrain découvert, offert, innocent, et je posais les mêmes questions à ceux que je croisais : « Quelles sont vos aspirations et qu'est-ce que vous regrettez le plus ? » J'ai mis les réponses authentiques dans le livre.

Ora voyage avec son ancien amant, Avram, qui fut prisonnier pendant la guerre des Six Jours, et porte tous les stigmates de la guerre, névrose, blessures graves, psychologie troublée. Vouliez-vous faire de ce personnage un tel symbole des horreurs de la guerre ?

Si vous décrivez la chaîne des malheurs de la guerre, alors il est inévitable de trouver un tel personnage, aussi endommagé qu'Avram. Dans notre vie quotidienne, nous connaissons tous des hommes comme lui. Il était une étincelle de vie, de créativité langagière, de romantisme fou, et il est revenu blessé à mort, dans son corps et dans son âme. Dans la folie qui consiste à dépersonnaliser le soldat, à le plonger dans le bain collectif, Avram résiste et crie qu'il est un individu. Un être humain à part entière et non le morceau d'une collectivité. L'intime dans le « nous », comme l'écrivain que je suis, qui passe son temps à réclamer de dire « je ». Quand on veut nous transformer en meute, c'est à ce moment-là qu'il faut retrouver son droit à l'individualité.

C'est ce que vous faites dans la plupart de vos livres, les essais consacrés à l'altérité palestinienne, l'Intifada dans Le Vent jaune 1988, l'ami-ennemi dans Les Exilés de la Terre promise 1995, ou les romans comme Le Sourire de l'agneau 1995.

Je tente de le faire, oui. Ora n'est pas une fugueuse, elle ne s'échappe pas, elle se bat à sa manière ; elle refuse de recevoir les nouvelles funestes, et elle enlève Avram pour lui raconter la vie d'Ofer. Elle rend la vie à Avram, elle le ramène de son propre voyage à travers les vallées de la mort.

Hélas ! Ne pourrait-elle rendre la vie à Ofer ?

Attention : vous confondez mon fils avec le personnage de fiction. Dans le livre, vous ne savez jamais quel va être le sort d'Ofer. On sait qu'Avram revient d'entre les morts, c'est tout.

Quel lien faites-vous entre les deux pans de votre oeuvre ? Serait-ce le don d'empathie ? La compréhension de l'autre, fût-il radicalement différent ? Dans le cas présent, vous choisissez une narratrice, une femme, une mère, partagée entre deux hommes. Ora, c'est vous ?

Je l'ai choisie naturellement, car ce livre traite aussi de l'éducation des enfants. J'ai été et je suis proche de mes enfants, je les ai élevés, mais le lien avec la mère est premier et primordial. Créer un être humain, le nourrir au sein, le porter, lui donner un amour total, inconditionnel, il me fallait le décrire comme de l'intérieur, et ce ne pouvait donc être qu'à travers les yeux d'une femme. Et puis, une femme en Israël a toujours un scepticisme envers les communautés viriles, l'armée, le gouvernement, l'idéologie. La guerre a été créée par les hommes et les récompense entre tous. Seule une femme s'échapperait, se glisserait hors des mailles du système. Seule Ora, « une muse de la vie », m'a écrit un lecteur, pouvait revitaliser mon personnage. Dans l'enfance puis dans la vie adulte, je dois aux femmes le don d'éveil, la compréhension du monde qui m'entoure, la sensibilité aux autres.

Dans votre beau discours du prix de la paix décerné à Francfort le 10 octobre 2010, vous dites : « Quand j'écris une histoire, je lutte, parfois des années, pour comprendre tous les aspects d'une seule personne, pour être elle. » Comment procédez-vous ?

On ne peut pas faire de recherches là-dessus. J'ai fini par sentir Ora m'envahir, me remplir, lentement. Je lui ai laissé une place en moi. Mais, quand j'écris à la place d'un nazi dans un camp de concentration, d'un enfant, d'un homme d'âge différent, d'un Palestinien de l'Intifada, c'est la même chose. Nous pensons que nous sommes une seule personne mais c'est faux : nous sommes plusieurs, une explosion d'ego en une seule personne.

Comment la mort d'Uri a-t-elle affecté l'écriture du livre ?

L'instinct m'a poussé à reprendre l'écriture. C'était un moyen de mettre un certain ordre dans le chaos de ma vie, où plus rien n'était à sa place, où le sens de la fragilité des choses était à son maximum. Rien n'est donné pour toujours : ni votre vie ni tout ce à quoi vous croyez. Le simple geste physique d'écrire m'était devenu étranger. Je devais apprendre à nouveau, je travaillais pendant une heure, puis progressivement le livre est revenu. J'avais trouvé ma place dans ce sens de l'exil où je m'étais refugié. Quelle chose étrange ! Le monde était en morceaux, ma vie en pièces, et j'étais seul, dans une pièce, à écrire, à construire, à composer un nouvel ordre, imaginaire. Je construisais ce qui m'aidait à vivre, contre la gravitation du malheur. Le retour à l'écriture après la catastrophe fut pour moi un acte instinctif, le sentiment que l'écriture serait le seul chemin pour revenir de l'exil. Mes amis A. B. Yehoshua et Amos Oz sont venus me voir, pendant le deuil, et j'ai dit à Amos : « Je ne sais pas si je pourrai sauver le roman. » Amos m'a répondu : « C'est le livre qui te sauvera. »

Un livre à part, alors, dans votre oeuvre ?

Je savais que ce livre serait spécial : une épopée domestique, que je voulais mettre six ans à écrire. Un livre de la traversée des années, écrit du point de vue culminant de mes 50 ans, entre le passé et l'avenir, explorant toutes les couches profondes d'Israël, y compris l'avenir. Je voulais écrire un livre nécessaire, inévitable, intense, chargé d'histoire. Un livre en partie autobiographique, tissé de choses drôles aussi, comme le végétarisme de mon fils Jonathan, qui, à l'âge de 5 ans, s'est écrié : « Mais vous vivez comme des loups ! Vous mangez de la viande ! » Comment distraire les enfants de la brutalité de notre société ? Comment leur apprendre la bonté quand ils voient des organes humains sur la chaussée, projetés par l'explosion d'un kamikaze ? Comment être meilleur ? Mes fils ont vu ces scènes de leurs yeux.

Y a-t-il aujourd'hui un sens moral réduit ou dégradé dans l'armée israélienne ?

Quand vous rencontrez ces jeunes soldats individuellement, ils sont différents. Quand ils sont collectivement dans l'armée, ils obéissent à d'autres lois, sauvages, obscures. Israël est condamné à plus de violence, au fascisme, au racisme. Nous allons dans une direction qui n'est pas la bonne. Je n'encourage pas à s'engager dans l'armée, mais vous devez comprendre que, sans cette armée, Israël serait totalement à découvert, nu devant les pays qui l'entourent. Nous n'existerions pas sans elle !

Quelle partie de la population active refuse de s'engager dans l'armée ?

Une minorité pacifiste de quelques centaines de jeunes gens chaque année, soit pas grand monde. Aucun grand danger ne menace l'existence de la France, et pourtant vous consacrez un budget important à l'armée. Comment pouvez-vous croire que nous pourrions nous désarmer face à tous les pays arabes qui nous entourent ? Même les Suisses ont une armée... Comment sortir de la domination d'une mentalité de guerre ?

« Une paix véritable pour Israël signifie une nouvelle manière d'être dans le monde », affirmez-vous dans votre discours de Francfort. Ce moment est-il proche ?

Toute ma vie, j'ai encouragé le dialogue, le rapprochement. Je n'espère pas que dans un avenir proche nous cessions de recourir aux armes, mais j'aimerais que la guerre ne soit qu'une option parmi d'autres. Une option que je ne veux pas idéaliser.

En 2006, je vous avais rencontré à Jérusalem. Vous aviez accepté cette rencontre à la condition sine qua non que je ne pose pas de questions sur votre fils, et vous n'avez parlé que de lui. La mort d'Uri vous a-t-elle changé ?

Ma femme et moi préférons la vie à toute tentation morbide. J'écris, elle soigne des gens. Nous avons un autre fils, et une fille, des amis dévoués, nos opinions politiques n'ont pas changé. Nous n'avons pas cédé à la haine, au désir de vengeance, même si j'ai pu éprouver parfois des vagues douloureuses de haine, mais je ressentais qu'alors je m'éloignais d'Uri. Je le perdais de vue. Je n'étais plus avec lui. Je ne peux pas en dire plus : le chagrin bouge comme un organisme vivant, il évolue. Nul jour qui passe sans mon fils ne se ressemble.

 

Photo : Ray Tang / Anadolu Agency / via AFP

Article paru dans le numéro 511 en septembre 2011

À lire
Une femme fuyant l'annonce,
David Grossman, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, éd. du Seuil, 672 p., 22,50 euros.

À lire aussi
An Israel Without Illusions, l'article de David Grossman pour le New York Times, paru le 27 juillet 2014

Né en 1954 à Jérusalem, David Grossman y vit encore. Romancier, on lui doit Voir ci-dessous : amour 1991, qui ressuscite la figure de l'écrivain Bruno Schulz. Puis Le Livre de la grammaire intérieure 1994, Le Sourire de l'agneau 1995, L'Enfant zigzag 1998, Tu seras mon couteau 2000, Quelqu'un avec qui courir 2003. Essayiste, au plus proche du réel, ses deux livres Le Vent jaune , en 1988, et Les Exilés de la Terre promise. Conversations avec des Palestiniens d'Israël, en 1995, ont ébranlé les bonnes consciences du pays et ouvert un dialogue réputé impossible.

À lire

Une femme fuyant l'annonce, David Grossman, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, éd. du Seuil, 672 p., 22,50 euros. Voir encadré p. 100.

Repères

Né en 1954 à Jérusalem, David Grossman y vit encore. Romancier, on lui doit Voir ci-dessous : amour 1991, qui ressuscite la figure de l'écrivain Bruno Schulz. Puis Le Livre de la grammaire intérieure 1994, Le Sourire de l'agneau 1995, L'Enfant zigzag 1998, Tu seras mon couteau 2000, Quelqu'un avec qui courir 2003. Essayiste, au plus proche du réel, ses deux livres Le Vent jaune , en 1988, et Les Exilés de la Terre promise. Conversations avec des Palestiniens d'Israël, en 1995, ont ébranlé les bonnes consciences du pays et ouvert un dialogue réputé impossible. David Grossman est traduit en vingt-cinq langues.

Vient de paraître : De guerre lasse

Deux puis trois personnages qui se parlent dans l'obscurité d'une chambre d'hôpital, les voix se chevauchent, s'éclipsent, fusent, rebondissent comme des balles sifflantes dans la nuit étoilée d'Israël en 1967. Deux jeunes hommes blessés, Avram et Ilan, et une jeune femme, Ora. Qui aime qui ? Qui a besoin de qui ? Ils ne forment qu'un amour à trois têtes. « On sera ensemble un moment », disent-ils.

En 2000, ils sont toujours ensemble mais distincts. Ora a épousé Ilan, dont elle est séparée. Elle accompagne son fils Ofer à l'affectation militaire qui l'attend. Les jours suivants, elle et son ancien compagnon Avram, très diminué après avoir été l'otage des forces égyptiennes pendant l'un des conflits du Proche-Orient, traversent le pays à pied. Toute l'histoire d'Israël, ce feuilleté de guerres, défile à chaque colline, chaque berger qui mène son troupeau, chaque marcheur étonné sur la route. Ora fuit, marche, bouleversée, drôle, humaine, hystérique, mère et louve, traîne Avram derrière elle, puis c'est lui qui la fait avancer, la questionnant, rendant à son fils la vie qu'il risque de perdre, qu'il perdra si l'on se dit qu'Ofer et Uri, fils de David Grossman, sont les mêmes, et si l'on sait qu'Uri meurt le 12 août 2006 dans les dernières heures de la guerre du Liban. Il avait 20 ans.

La guerre et le jeu, la guerre et la paix, l'homme et la femme... Le romancier s'empare de ces dualités irréconciliables, malaxant l'âme humaine comme une pâte à modeler, tirant de chacun de ses personnages le son juste de l'amour ou de la détresse. Jouer, mourir dans une guerre comme un petit soldat de plomb, est-ce la même chose ? « Elle doutait que le cerveau masculin sache distinguer entre la guerre et le jeu. » Certaines pages de ce roman palpitent de la douleur de la vie réelle - un souvenir, l'odeur d'une peau, le visage d'un enfant, le cri d'un blessé, l'humiliation de l'ami-ennemi arabe -, si fort qu'elles en seraient presque illisibles, insoutenables, si David Grossman, en sage de Jérusalem, ne savait que la tragédie et la comédie, l'épique et le domestique, n'étaient si proches. Faut-il le dire ? Une femme fuyant l'annonce est le roman le plus abouti de l'auteur.