Les abîmes d'un funambule

Les abîmes d'un funambule

Il n'existait pas encore de biographie de référence de Louis Aragon : difficile de trouver la bonne distance face à un homme aussi insaisissable, et traînant le boulet de sa fidélité aveugle au stalinisme. L'écrivain et universitaire Philippe Forest y est parvenu, sans moralisme ni complaisances.

C'était le dernier grand sujet de biographie, dans le domaine littéraire français, à n'avoir pas trouvé d'auteur. Josyane Savigneau y avait travaillé durant des années avant de jeter l'éponge, j'avais moi-même fini par renoncer, à la perspective de passer de nouveau quatre ou cinq ans dans la peau d'un autre, après Cocteau. Auteur d'une oeuvre tant romanesque (L'Enfant éternel, Sarinagra, Le Siècle des nuages, etc.) que critique (Le Mouvement surréaliste, Histoire de Tel quel), ayant collaboré à l'édition des tomes I et V des Œuvres romanesques complètes d'Aragon en Pléiade, comme du tome II des Œuvres poétiques, Philippe Forest était tout désigné pour s'y atteler.

Son calme frappe, au sortir de ce monument de 900 pages. Tant de haine et de ferveur ont entouré Aragon (1897-1982), il a ébloui tant de ses admirateurs et ulcéré tant de ses ennemis (souvent les mêmes, avec dix ans de plus) que l'esprit, admiratif mais sans faiblesse, minutieux mais jamais petit, avec lequel Philippe Forest réexamine la trajectoire de ce Protée tient du tour de force. L'eau est passée sous les ponts depuis la mort, en 1982, du Fou d'Elsa, c'est vrai. Le « traître » aux surréalistes, le zélateur de la Guépéou et le « patriote professionnel » qui chantait depuis 1936 la France, le Parti et sa Femme ont cessé d'être radioactifs. Mais il y avait de quoi perdre pied, au vu des énormités que l'idéologie fit commettre à Aragon et de la masse des écrits à engloutir.

Philippe Forest privilégie a priori l'écrivain. Il analyse presque chaque livre, de la conception à la réception, en donnant à voir la vie concrète d'Aragon, ce qu'il gagnait avec ses écrits, ou plutôt ce qu'il ne gagnait pas - rarement cet aspect, crucial dans la vie d'un écrivain, aura été aussi clairement traité. Il met très haut Le Paysan de Paris, pur produit de la période surréaliste, mais reste calme à l'évocation d'Aurélien, qui fait pourtant l'unanimité, même si sa sortie, en 1946, fut un semi-échec. Il est sans pitié pour l'Histoire de l'URSS, un pensum commandé par l'Unesco, dithyrambique pour Le Roman inachevé, chaleureux aussi pour Les Communistes, que personne ne veut plus lire. Partout ce vrai lecteur fait valoir son droit à l'inventaire, en toute indépendance. On savait la prodigieuse aisance mélodique d'un écrivain qui semblait pouvoir tout écrire, même quand il n'avait plus rien de précis à dire - c'est alors qu'il était peut-être le meilleur. On pense après cette biographie à un rossignol roulant à l'infini ses trilles, pour le seul plaisir de les entendre se faire écho, comme à un orgue de Barbarie mixant les plus belles ritournelles du passé national (Hugo, Rostand, Apollinaire). De même que saint Augustin, formé à l'école des rhéteurs antiques, multiplie jusqu'au vertige les arguments prouvant l'existence d'un Dieu absent, Aragon a des capacités rhétoriques illimitées. Elles l'encouragent à soutenir des thèses parfois improbables ; plus elles le sont, plus son art de la surenchère s'en trouve valorisé. Ainsi le ténor du bel canto s'épanouit en gondolier du stalinisme...

Un jour anarchiste, le lendemain stalinien

Il y a pourtant une faille dans ce bel édifice. La parole éblouissante et le regard de fakir cachent un vide immense, Philippe Forest le suggère à plusieurs reprises, sans jamais en faire une clé définitive - son « champion » change trop régulièrement de serrures pour qu'il s'y risque. Écrire, pour Aragon, c'est sonder ce vide, au risque d'y sombrer. C'est répondre au vertige d'exister par un funambulisme plus menaçant encore, mais qu'il se sent de taille à pratiquer avec l'étonnant balancier que sa virtuosité lui offre. L'insatiable besoin d'amour d'un écrivain qui menaça vingt fois de se suicider et qui manqua mourir pour Nancy Cunard, dit bien quelle faille intime se cachait sous le masque de la facilité.

Serait-ce le legs d'une enfance bâtarde, où la mère déclarée d'Aragon était en vérité sa grand-mère, sa soeur sa mère, et son parrain son authentique géniteur ? Philippe Forest ne nous interdit pas de le penser, tout en se refusant à jouer les analystes amateurs. Comme si cette famille dysfonctionnelle, où aucun nom ne correspond à la fonction annoncée, avait encouragé l'écrivain à renommer à sa façon la réalité, sans que jamais le manque originel ne soit surmonté. J'en ai personnellement conclu qu'Aragon n'avait pu combler ce vide fondateur qu'avec le béton stalinien qu'Elsa la Russe draina, seul à pouvoir compenser le redoutable travail d'extraction de l'écriture. Aragon aurait retrouvé dans le Parti une famille qui l'aurait à la fois recueilli et confiné, comme la première. Cette modeste supposition m'a aidé à supporter le pénible, sinon à comprendre l'intolérable.

Philippe Forest ne masque pas les errements idéologiques d'Aragon, même s'il souligne ses combats les plus estimables (Front populaire, Résistance, lutte finale contre la censure soviétique). Aux périodes les plus chaudes de la vie déconcertante de son « héros », il consacre même plus de place qu'aux écrits proprement dits, toujours avec un grand souci de précision. Il sait que là se joue sa véritable réhabilitation, personne ne doutant plus des pouvoirs magiques de l'écrivain ; tels sont ses dons de synthèse qu'il réussit même à transformer les épisodes les plus ingrats en récits limpides et surprenants. Mais il ne peut faire oublier le silence d'Aragon à l'élimination, en 1937, de son quasi-beau-frère, le second compagnon de Lili Brik, soeur d'Elsa. Pas plus que ses éloges de la Guépéou, sa dénonciation de Nizan comme « flic » infiltré, ses campagnes contre le pessimisme en art et l'abstraction en peinture, ses appels en faveur de la « liquidation de l'individualisme formel en poésie ». Déroutant écrivain qui passa trente ans à célébrer le réalisme socialiste tout en restant incapable de voir la réalité sociale de l'URSS - lui qui savait pourtant l'essentiel de la terreur stalinienne ! Étrange romancier, si doué pour décrire des mondes qui s'effondrent, mais qui s'oblige à n'annoncer que des lendemains qui chantent, en politique...

Toujours on revient à ce que Philippe Forest appelle ce « grand vide où se défait toute conscience d'être soi ». De cette béance intime surgirent un grand nombre d'Aragon, tantôt enjôleurs et tantôt odieux, ici dadaïste et là déroulédien, un jour anarchiste et le lendemain stalinien, le plus étonnant de ces avatars restant l'homosexuel qui s'épanouit à la mort d'Elsa. Voilà que cet écrivain de 75 ans, à qui on ne donnait plus longtemps à vivre, sans ces vieilles béquilles de l'Épouse et du Parti, se retrouve à gambader dans Paris, très loin de la place du Colonel-Fabien, à entretenir tout un tas de garçons, d'un demi-siècle ses cadets, à donner des bals costumés ou à sauter les grilles du square Jean-XXIII, au chevet de Notre-Dame, pour donner libre cours à ses nouveaux désirs !

Certes, son amitié passionnée pour Drieu, qui l'avait si bien cerné, ou même sa dépendance affective à Breton avaient fait naître les premiers soupçons. Hormis l'homme dont il serait tombé amoureux pendant l'Occupation - Philippe Forest se refuse là encore à jouer les Sherlock Holmes ou les Mireille Dumas -, rares étaient pourtant ceux qui avaient eu la preuve concrète de son homosensualité. Et voilà que le membre du Comité central du PCF, prix Lénine 1956, sort toutes voiles dehors. En voyant l'intellectuel soviétisé se changer en Cendrillon, ses plus vieux amis ne purent que se retirer sur la pointe des pieds.

Ce coming out final m'a semblé la partie la plus réjouissante du livre. C'est alors qu'Aragon apparaît le plus libre, le plus réellement inventif et fécond aussi (Henri Matisse, roman, Le Mentir-vrai). Car si Aragon a aimé l'amour - son aspect le plus attachant, avec son insatiable boulimie de lectures -, et si Ferré et Ferrat ont chanté cet amour de l'amour, jusqu'à le rendre populaire, il a aussi voulu la terreur. Ce n'est pas seulement par besoin de s'unir qu'il a passionnément aimé des femmes fortes (Nancy Cunard, Elsa) et des hommes d'un bloc (Breton, Thorez). Quelque chose en lui, que Philippe Forest s'interdit de figer sous le nom de « masochisme » - mais quoi d'autre peut pousser un écrivain à adhérer à une forme de pensée aussi impersonnelle et servile que le stalinisme ? -, condamne cet enfant des beaux quartiers à les anathémiser violemment, avant de revenir les habiter en fanfare. Une guerre de classe d'autant plus trouble, rétrospectivement, qu'Aragon n'eut de cesse de médire en privé de l'ouvriérisme qui régnait dans le Parti et qu'il se mit à vivre fastueusement dès qu'il le put. Difficile de ne pas voir aussi dans cette trajectoire en boomerang l'effet de cette bâtardise qu'évoquait la regrettée Marthe Robert dans Roman des origines et origines du roman.

Il serait évidemment caricatural de dire qu'Aragon n'a célébré la Guépéou que pour retrouver sa place de prince de Neuilly dont son géniteur, le préfet de police Andrieux (déjà étonnant d'ambiguïté idéologique), l'avait en partie privé en cantonnant sa mère à une dépendance modeste. Un homme a toujours mille raisons contradictoires de s'engager, et jamais une naissance honteuse ne suffit à expliquer une vie. Mais il se pourrait aussi qu'Aragon ait reproduit un besoin ardent de reconnaissance, avec le Parti comme avec Elsa, avant de s'en libérer glorieusement, via son étonnante émancipation finale, pour vivre enfin sans plus avoir à craindre ni à faire peur. Les hypothèses de la psychanalyse sont souvent prévisibles, mais elles aident parfois à rendre touchant un homme qui s'était débrouillé pour rester incompréhensible. On ne pouvait sinon rêver d'un démontage plus éclairant du mode de fonctionnement d'Aragon le multiple, cet être qui changeait à chaque interlocuteur. « Étourdissant, y compris pour lui-même », avait d'emblée tranché Breton.

Claude Arnaud

Critique (pour Le Point) et écrivain, Claude Arnaud a entre autres signé les romans Qu'as-tu fait de tes frères ? (2010) et Brèves saisons au paradis(2012), tous deux au Livre de poche. Il est aussi l'auteur de biographies de Chamfort et de Jean Cocteau.

 

Photo : Philippe Forest, en 2013 ©LÉA CRESPI/PASCO