Éric Vuillard : « Arracher un bout de vérité »

Éric Vuillard : « Arracher un bout de vérité »

Conjuguant regard de biais et concision ciselée, l'écrivain renouvelle la forme du récit historique. Après la conquête de l'Ouest, le Congo belge ou la Révolution, il décrit le marigot de complaisances et de lâchetés qui laissa advenir le IIIe Reich.

« Quelle passion de voir ! », pouvait-on lire dans La Bataille d'Occident, l'un des premiers livres à avoir fait connaître Éric Vuillard, en 2012. Énergique et superlative, la formule lui sied bien. Poète en ses films, l'écrivain constelle ses récits de descriptions, métaphores et allégories qu'enrichissent encore d'abondantes ressources iconographiques : clichés d'Amérindiens dans Tristesse de la terre, évocation du portrait de Pizarre dans Conquistadors, sinistres photographies de mains mutilées dans Congo, ou bonshommes de Bruegel dans 14 Juillet.

Dans son dernier livre, L'Ordre du jour - lequel raconte l'arrivée des nazis au pouvoir grâce au soutien des grands industriels allemands et à la faveur d'un stupéfiant attentisme international -, c'est un portrait du chancelier autrichien Kurt von Schuschnigg, immortalisé peu avant de céder aux intimidations de Hitler, qui retient tout à coup son attention. Le temps d'une page, Éric Vuillard décrit la posture inquiète, le revers froissé d'une poche, le papier mollement tenu à la main... Mais cette photo, ajoute-t-il, « personne ne la connaît » : la version officielle, celle que la postérité a conservée, a été coupée, recadrée, comme pour conférer au sujet une allure plus « décente » et moins « ahurie ».

Digression succincte entre deux plongées aux archives de la Bibliothèque nationale de France, le paragraphe est révélateur. Car changer d'angle, ajuster la distance focale pour révéler de nouveaux détails, augmenter la netteté des contours et la profondeur de champ, n'est-ce pas précisément ce que propose Éric Vuillard depuis Conquistadors ? N'est-ce pas ce dont il est question quand il propose de « rendre son parfum » à tel personnage, de « regarder de toutes nos forces » telle image ou de prendre conscience des constructions qui brouillent malgré nous notre vision du passé ? À rebours des mythes, des schématisations de livres de classe et de tous les films et documents de propagande qui habitent l'inconscient collectif, il propose un regard neuf et une autre vérité : l'histoire comme on ne la voyait plus.

Non plus le seul attentat de Sarajevo et les poilus dans leurs tranchées mais aussi l'orgueil, l'avidité et les lubies imbéciles des puissants qui lancèrent la Première Guerre mondiale comme on jette quelques dés (La Bataille d'Occident). Non plus la folklorique conquête de l'Ouest que nous a inculquée le Wild West Show mais un massacre organisé de tribus au nom du show-business et d'une gloire d'opérette (Tristesse de la terre). Non plus le raz-de-marée officiel des urnes de 1933 mais le soutien financier décisif qu'apportèrent Opel, Bayer, Allianz ou Siemens au NSDAP (L'Ordre du jour). Plutôt que l'archiduc héritier, sa femme, Sophie Chotek ; plus que le seul roi des Belges, ses hommes de main, Stanley et Fiévez (Congo), et, mieux que le dithyrambe de Michelet sur la Bastille, la relation qu'en fit Cholat, marchand de vin illettré (14 Juillet).

Des trajectoires singulières, un réseau d'anecdotes significatives, quelques parallèles subtils avec notre vilaine époque, et voilà des livres aussi concis qu'érudits, volontiers subjectifs ou ironiques, habités par la même verve ciselée, nerveuse, percutante, vibrante de colère ou d'émotion. Des livres pour lesquels la bannière « Un endroit où aller », chez Actes Sud, tombait à point nommé, elle qu'Hubert Nyssen imagina pour réunir des textes inclassables, aux frontières des genres et « n'ayant d'autres points communs que la nécessité dans laquelle ils ont été écrits ».

Ouvrir un livre d'Éric Vuillard, c'est de fait avoir l'impression d'entrer dans un genre hybride, au croisement du chant, de l'histoire et de l'éloquence. Un territoire comme taillé sur mesure pour la vie des petites gens, des perdants, des illustres inconnus. « Vies infimes devenues cendres » et « étranges poèmes », écrivait Michel Foucault dans La Vie des hommes infâmes. Vies à « arracher au prétérit », écrit Vuillard. Si chacun de ses nouveaux récits fait écho aux précédents, s'ils tissent ensemble une toile d'une maille inédite, c'est sans doute, dit-il, que tous soulèvent la question « d'un dispositif inégalitaire, jamais remis en cause ». Une question qui occupait déjà ses aînés de prédilection, de Tolstoï à Melville en passant par Stendhal et Hugo, mais à l'égard de laquelle la littérature d'aujourd'hui se montre « un peu prudente »...

La sortie de 14 Juillet, peu après le début des grèves et des contestations de 2016, était une « coïncidence », explique l'écrivain, amusé d'avoir corrigé les épreuves « entre deux manifs ». Quant à la parution de L'Ordre du jour au beau milieu des élections, elle n'en est pas tout à fait une... Rencontre.

L'Ordre du jour s'ouvre la veille du scrutin allemand de 1933. La coïncidence avec les élections est-elle un hasard ?

Éric Vuillard. La Seconde Guerre mondiale est sans doute l'épisode le plus sinistre de l'histoire du monde. De terribles penchants s'y déchaînent. Or le capitalisme s'en accommode fort bien. Il enjambe l'épisode avec aisance, il oeuvre pour les deux camps. À une époque, la nôtre, où le capitalisme domine et où des idéologies régressives menacent, il m'a semblé salutaire de regarder de près cette faculté d'adaptation inquiétante.

Mis à part 14 Juillet, vos livres puisent aux plus insoutenables épisodes de l'histoire...

On le sait bien, l'histoire est une source permanente de conflits d'interprétation, autour des révolutions, de la colonisation... On n'est jamais d'accord. Ce sont des enjeux toujours actifs, vivants. Des intérêts réels s'affrontent ; régulièrement, un homme politique prend la parole et chauffe la salle. C'est pourquoi il faut revenir sur ces événements et trancher de nouveau entre les préjugés de classe et ce qu'on appelait hier la raison.

Vos récits couvrent des périodes si connues qu'on ne les connaît plus. Comment la littérature vient-elle au secours de l'histoire ?

Nous sommes tous victimes de la lettre volée ; on la cherche éperdument, et elle est sous nos yeux. Bien sûr, il est parfois avantageux de dénicher un épisode mal connu de l'histoire, qui éclaire depuis le côté. Mais les grandes dates ne doivent pas être négligées si l'on veut se faire une opinion sur ce qui importe. Dans L'Ordre du jour, je raconte le début et la fin de la Seconde Guerre mondiale, sans aborder le récit de la guerre elle-même. Et voici qu'à la fin on retrouve les mêmes hommes d'affaires qu'au début ; certaines formes d'exploitation peuvent donc survivre à tout. Récemment, les gros titres sont venus confirmer ce point de vue. Le cimentier Lafarge se serait compromis avec l'État islamique, sans que cela ait eu pour lui la moindre conséquence... Ce qui prouve au moins l'actualité de la question.

Vous isolez souvent des micro-épisodes et des seconds rôles. La littérature doit-elle mettre en lumière les à-côtés de l'histoire ?

Ce sont en effet des personnages d'importance variée et des événements de portée inégale. Mais notre pensée se forme ainsi. Pour façonner nos idées maîtresses, celles qui, au fond, orientent nos vies, nous utilisons des éléments que nous ramassons sur la route : une image par-ci, un texte théorique par-là, un témoignage qui nous a marqués, une phrase... Il y a d'ailleurs toujours un niveau inégal de connaissance entre les éléments qui fondent notre jugement, même savant : on connaît mieux tel aspect que tel autre. Et puis le savoir est incomplet, lacunaire, son élaboration est inscrite dans le temps. C'est même cela qu'on appelle une subjectivité. L'intrigue de mes livres, leur rythme accompagnent ce processus. Il y a dans ce traitement disproportionné de certains faits une manière de ne pas cacher l'origine impure de nos connaissances. C'est sans doute ce qui donne à mes livres ce côté erratique, vagabond, le sentiment d'avancer par une succession de ricochets. Dans le travail achevé, je ne souhaite pas effacer la trace de l'outil.

Cartes, procès-verbaux... À partir de quelles archives travaillez-vous ?

Dans un premier temps, ce sont des lectures au long cours ; j'essaie de mieux saisir un problème qui m'intéresse. Je ne sais pas encore que je vais écrire un livre sur le sujet. Je travaille sur des documents hétérogènes, la pensée se forme toujours au gré des circonstances, à partir de matériaux disparates. Soudain, quelque chose attire mon attention. Ainsi, pour L'Ordre du jour, la lecture d'une annonce nécrologique sur quatre suicides, le 12 mars 1938 à Vienne, donnait brusquement à l'Anschluss une consistance humaine. Mais, pris dans les événements dramatiques, ce n'étaient plus tout à fait des suicides ; les circonstances avaient exercé une forme de contrainte. Je m'attache en priorité à ces moments de vérité.

Quel temps consacrez-vous à cette documentation ?

Le temps passé à l'écriture et à la documentation varie selon les livres, et les étapes se chevauchent. Pour 14 Juillet, par exemple, j'ai travaillé de longues semaines aux Archives nationales. Parfois un livre s'enlise et je le mets de côté. Il arrive que la solution vienne alors d'un autre texte. En réalité les livres se répondent. Mais, au bout du compte, lorsque je suis lancé, c'est l'écriture qui l'emporte, je ne fais plus que ça.

Vous relatez des faits réels mais incarnez les émotions des personnages... Comment la fiction se mêle-t-elle au récit historique ?

L'imagination n'est pas l'essence de la littérature, comme on le croit souvent. Ce n'est pas ce versant d'invention ou de fantaisie qui domine l'histoire romanesque. C'est plutôt l'incarnation des personnages, en effet, le rendu vivant de l'action, une manière de se désencombrer des mythes. En ce sens, le roman et le récit s'opposent à la fable. Si l'on se faisait encore des idées puériles sur l'amour, la lecture d'Eugénie Grandet est là pour nous détromper. On en sort rincé. Ce qui agit sur nous, c'est que l'on s'identifie à Eugénie, on croit quelques instants aux mêmes platitudes qu'elle, on est victime des mêmes boniments, de la même tendresse épouvantable. Et cela laisse des traces dans nos vies. La fiction est l'art de nous faire croire durant deux heures que nous sommes une jeune fille pleine d'illusions, puis de nous faire épouser, dans les toutes dernières pages, un Cruchot de Saumur !

Comment définiriez-vous le genre littéraire qui est le vôtre ? Est-ce de l'anti-livre de classe ? De l'anti-film de propagande ?

Notre subjectivité n'est pas un don de la nature. Mais sa production est un événement plus profond et plus inaltérable que la propagande. Jadis, on appelait ça l'idéologie. Des certitudes intimes se déposent en nous sous forme d'images, d'automatismes, cela crée une sorte de fond de l'oeil, un sentiment de transparence. L'écriture est un moyen d'essayer de dissiper un instant cette fausse clarté. Je suis avant tout écrivain, et je pense que le langage est en soi un instrument de connaissance. C'est peut-être la singularité de mes livres, ils méconnaissent la division des pouvoirs entre la littérature et d'autres disciplines.

Vos récits mêlent photographies et effets cinématographiques de zoom, scènes simultanées... Qu'apporte votre oeil de cinéaste à l'écriture ?

Pour écrire mes livres, je regarde presque autant que je lis. Mais dans une photographie, par exemple, il arrive qu'il faille du temps pour voir ce qui est pourtant sous nos yeux. Son statut de preuve se double d'une étrange duplicité. Quelque chose y est trop visible, trop exposé. Le langage est alors un moyen de rompre le charme. Et il arrive qu'en écrivant sur cette photographie j'y voie enfin quelque chose. Mais, lorsqu'on écrit, un autre besoin se fait sentir : il faut incarner les histoires que l'on raconte. Je ne crois pas qu'il s'agisse des images du cinéma autrement que par métaphore. Nous voulons tous voir la scène décrite doit sembler aussi vivante que la réalité elle-même. Mais c'est d'une impression que l'on parle, d'un sentiment de vérité. Et ce n'est pas rien, puisque le destin de la littérature est intimement lié à ce sentiment. Quant à mon expérience du cinéma, contrairement à ce que l'on pourrait penser, le fait d'avoir réalisé un film m'a purgé des images et a rendu la narration possible.

Vous accordez de l'importance aux chiffres, aux noms. La vérité se cache-t-elle dans ces détails ?

Les chiffres et les noms établissent un double rapport à la vérité. D'un côté, il faut que l'on sache le nombre d'insurgés morts le 14 Juillet, les chiffres parlent à leur manière. Ils ont un poids, ils synthétisent. Mais ce n'est pas assez : derrière les chiffres, il y a des gens. La liste est donc une sorte de compromis entre l'évidence du nombre et la présence charnelle de chacun. Et puis il y a les détails, les petits riens qui retiennent l'attention. Depuis Freud, on sait que les détails sont révélateurs, ils peuvent être des signes. Cela vient d'un critique d'art, Morelli, qui inspira Conan Doyle. Pour attribuer une oeuvre à un peintre, il se méfiait de l'impression générale, il préférait isoler un détail, celui qui n'avait pas été appris en atelier et dont le style était en quelque sorte inconscient. Notre pensée est inscrite dans ce jeu policier, où nous cherchons tous à deviner ce qui nous échappe. J'écris mes livres en suivant le fil ténu de ces minuscules rencontres. Et il se peut que ce que je cherche dans le passé ce soient des sortes de lapsus, de flottements.

Vous soulignez souvent l'aspect théâtral des événements : illusions, mélange du tragique et du grotesque... L'histoire serait donc un spectacle ?

L'usage réel du pouvoir n'a sans doute pas la dignité que les discours savants lui prêtent. Le discours ordinaire n'est d'ailleurs pas dupe. On évoque les hommes politiques avec bien plus d'irrévérence au comptoir d'un PMU que durant un colloque. Cela ne va pourtant pas de soi. Il est curieux que les intellectuels soient souvent plus enclins à ôter leur béret, comme on disait jadis, et à le mettre sous le bras lorsque passe un grand homme. Une double tradition nous a pourtant mis en garde : Suétone et Machiavel. Le premier mouvement de l'histoire, avec Suétone, a consisté à désigner une autre scène, la coulisse. La science politique moderne, quant à elle, s'ouvre sur le récit des feintes, des manoeuvres, des brutalités calculées d'un homme, César Borgia, dont Machiavel nous conte l'histoire. Et sa vie se termine d'une manière grotesque en effet. Il est tombé à 31 ans, et sa devise : « Ou César ou rien », sonne comme une plaisanterie. Ce sera donc rien.

Très travaillée, votre écriture confine au chant. Qu'apporte la poésie au récit historique ?

On chantait jadis la gloire des princes, des héros. Depuis que la littérature se penche enfin sur les gens ordinaires, il serait malvenu qu'elle renie toute poésie. Bien sûr, il a fallu en rabattre un peu sur le ton, écrire en prose, faire des romans. Depuis que les écrivains vivent de leur plume comme de petits entrepreneurs indépendants, la poésie s'est rapprochée de nous. Et puis il y a sans doute davantage de grandeur dans les vicissitudes de Gervaise que dans les exploits d'Ulysse.

C'est aussi une langue d'élans, de verve, de véhémence. Dans quel état êtes-vous quand vous écrivez ?

Lorsque j'écris, j'ai besoin de sentir que la pression monte. Je dois avoir le sentiment que je vais arracher au langage un petit bout de vérité.

Corruption des industriels dans L'Ordre du jour, rôle des « experts » politiques dans Congo... Vos textes font écho à notre époque. N'apprenons-nous rien de nos erreurs ?

Bien sûr, nous apprenons, mais nous regardons les choses depuis un point de vue qui change sans cesse. Il n'existe pas d'impériale depuis laquelle regarder l'histoire une fois pour toutes. Non que nos connaissances soient encore incomplètes ou que nos analyses défaillent, mais les positions dérivent avec les événements et se recomposent en fonction de la conjoncture. Il y a cependant des agencements durables : les inégalités se transforment, mais elles demeurent. C'est ce qui bégaie le plus dans l'histoire, cette séparation entre une poignée de personnes vivant par-delà le superflu, en exposant un nombre incalculable de gens aux pires aléas de la vie.

14 Juillet se fermait sur un appel à la révolution. La fin de L'Ordre du jour sonne une mise en garde. Avez-vous perdu espoir en un changement politique ?

Le Rouge et le Noir nous rapporte comment un fils de scieur de bois peut terminer sa carrière : à l'échafaud. Stendhal traite de problèmes sociaux à travers un cas isolé, c'est une forme de prudence. Aujourd'hui, nous vivons un peu comme Julien Sorel, sous un régime mou secoué de vagues tentations autoritaires. C'est une époque confuse, des formes nouvelles de mobilisation se font jour, mais une sourde inquiétude nous mine. Il est impossible de dire de quoi l'avenir sera fait. On ne peut donc que désirer le meilleur et craindre le pire.

En quoi, où et par qui s'incarne aujourd'hui l'esprit de résistance ?

Cela me fait songer au terrible livre de James Baldwin Meurtres à Atlanta, où il écrivait : « La richesse n'est pas le pouvoir d'acheter des marchandises mais le pouvoir de dicter les règles du marché. » Cette formule noue ardemment la vérité au langage. Les livres de James Baldwin ne sont ni des essais ni des romans, ils récusent le registre de la fiction pour un réalisme plus grand. Chaque époque réclame certaines formes de protestation ou d'endurance, et la littérature de Baldwin est à ce titre exemplaire.

Photo : Éric Vuillard © Jean-Luc Bertini/Pasco

L'ORDRE DU JOUR, Éric Vuillard, éd. Actes Sud, 160 p., 16 E.

Un homme qui marche

1968. Naissance à Lyon.

1999. Après avoir voyagé et étudié dans différents domaines, il publie son premier récit, Le Chasseur (Michalon).

2006. Sortie de son premier film, L'Homme qui marche.

2008. Il adapte au cinéma la nouvelle de Prosper Mérimée Mateo Falcone, sorti en salle en 2014.

2009. Parution de son roman épique Conquistadors (Léo Scheer).

2012-2013. La Bataille d'Occident et Congo, tous deux parus chez Actes Sud, reçoivent le prix Franz-Hessel 2012 puis le prix Valery-Larbaud 2013.

2017. L'Ordre du jour est son dernier roman (Actes Sud).

Critique
La litanie des veuleries

Éric Vuillard invoque les séquences qui auraient pu éloigner Hitler du pouvoir et lui ont au contraire laissé les mains libres.

Cela commence par une réunion spectrale : les vingt-quatre plus grands industriels de l'Allemagne, le 20 février 1933, réunis par Hermann Goering, viennent entendre le futur maître du pays soliloquer avec fureur. Verraient-ils un inconvénient à ce que cet Adolf Hitler prenne le pouvoir ? Pas du tout, pourvu que leurs affaires continuent à prospérer. Elles continueront.

L'Ordre du jour est un récit historique, la chronique d'une catastrophe : l'Anschluss, l'invasion et l'annexion de l'Autriche par l'armée nazie, en mars 1938, sous l'oeil des démocraties impuissantes à stopper ce coup de force. Voilà pour l'argument. Car ce livre bref, d'une facture et d'une hauteur remarquables, est aussi une comédie tragique, un roman, un essai, une méditation sur l'histoire, et même sur la littérature, car « le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse ». Et il y a bien des raisons d'être médusé à ce récit d'une tragédie qui prend les allures d'une farce noire. L'événement de l'Anschluss semble une logique fatale de l'histoire, sauf qu'Éric Vuillard, passé maître dans le récit historique décalé, en fait tout autre chose, une chronique cruelle, émaillée de portraits hallucinants dans l'excès comme dans la dérision, proche parfois des proses furibondes d'un Thomas Bernhard, l'imprécateur autrichien. L'Ordre du jour le confirme d'ailleurs : les Autrichiens furent d'aussi bons nazis que les Allemands. Ils attendent leur nouveau maître, qui arrive, vociférant comme à son habitude, acclamé par une foule saisie d'une « allégresse indécente ». Ce que l'on sait moins, c'est que les panzers de la Wehrmacht sont en panne, coincés à la frontière : la terrifiante armée allemande, qui va bientôt déferler sur l'Europe, est bloquée. Et on se dit qu'il aurait suffi de quelques avions, à cet instant, pour la détruire et éviter le pire...

Et les portraits... Les palinodies de Schuschnigg, chancelier d'Autriche, prototype de la médiocrité. On rit jaune à cette scène hallucinante : Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich, invité par Chamberlain au 10 Downing Street, et qui parle, parle, débite des fadaises devant des hôtes, dont Churchill, qui n'osent l'interrompre alors qu'ils reçoivent la dépêche qui annonce l'Anschluss, mais politesse anglaise oblige... Ribbentrop les a bernés. Hitler, le petit caporal fulminant, a les mains libres.

L'Ordre du jour se lit avec une délectation presque coupable, tant la honte persiste. Éric Vuillard sort du cadre des livres d'histoire pour revenir à la chair : la folie de Hitler, la lâcheté des responsables politiques européens, l'inconscience, le comique involontaire et tragique de politiciens ineptes de morgue et de pusillanimité face à des voyous mafieux. « On ne tombe jamais dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d'effroi. » À bon entendeur.

Bernard Fauconnier