Annie Ernaux : «Chaque livre est une chambre où je rencontre les autres»

Annie Ernaux : «Chaque livre est une chambre où je rencontre les autres»

L'été 1958 a été déterminant dans la jeunesse et l'éducation sentimentale de l'écrivaine. « Tant que je ne l'aurais pas écrit, il y aurait un trou », aujourd'hui comblé.

Entre témoignage et confidence, manifeste et procès-verbal, journal et récit, Annie Ernaux « débroussaille [son] chemin de femme » depuis des décennies. Archiviste du vivant, elle raconte son parcours de transfuge de classe : son enfance dans un café-épicerie, sa rencontre avec la littérature, la violence de ce changement de milieu. Mais explorer cette mémoire charnelle est aussi une façon d'atteindre le collectif : qu'est-ce qui, dans ce sondage d'elle-même, rejoint les autres ? Qu'est-ce que les autres, par la manière dont ils nous traversent, nous révèlent à nous-mêmes ? Comment, dès lors, raconter ses premières nuits avec un homme ? Elle tournait depuis longtemps autour de ce point aveugle, raconté dans son deuxième livre mais trop emberlificoté de fiction. Il a fallu, un jour, se colleter avec le réel. En 2001, déjà, elle écrivait dans L'Événement : « Entre la chambre de S. et la chambre d'avorteuse rue Cardinet, il y a une absolue continuité. » Dans Mémoire de fille, elle élargit encore la plaie de son « écriture au couteau », pour atteindre « le plus haut degré possible de réalité » et « désincarcér[er] la fille de 1958 ». Que s'est-il passé à S. cet été-là ?

Pour savoir qui était ce « elle », elle procède comme dans La Honte, remontant jusqu'à l'événement pour déconstruire la jeune fille qu'elle a été, et accéder à ce qu'elle ressentait à l'époque. Mais la honte, dans le livre du même nom, venait de l'extérieur. Il s'agit, ici, de réveiller le présent embusqué en elle, car c'est bien elle qui a agi. Mais faut-il adopter le regard de celle qui écrit, qui analyse la jubilation du désir ? Ou le point de vue de 1958, « qui fait tenir toute la valeur d'une fille dans sa "conduite" », et dire que cette fille a été « pitoyable d'inconscience » ? Elle rêve d'une « phrase qui les contiendrait toutes les deux, par le jeu d'une nouvelle syntaxe » : c'est le présent qui est le « fantôme du passé, pas l'inverse ». Un « présent antérieur ». Naviguant entre le je et le elle, Annie Ernaux invente une quatrième personne du singulier. Une nouvelle grammaire de l'être, dont elle nous explique ici les arcanes.

Pourquoi, jusqu'ici, ce livre a-t-il été « empêché » ?

ANNIE ERNAUX. Il y a dans ma vie trois événements dans lesquels je devais plonger un jour ou l'autre. Je raconte le premier dans La Honte, quand mon père a essayé de tuer ma mère, en 1952. Le deuxième est mon avortement clandestin, dont L'Événement fait le récit, en une deuxième écriture à partir des Armoires vides. Il en reste un troisième, l'été 1958. À 20 ans, j'ai écrit un livre dessus, très éloigné de la réalité et un peu expérimental, qui n'a pas été édité. Je sentais qu'il fallait sortir de la fiction. Dans mon deuxième texte, Ce qu'ils disent ou rien, je reviens à 1958 sous forme d'autofiction. Mais ce n'est pas ce que j'appelle écrire : je n'ai pas plongé au fond des choses. Et refuser la fiction à partir de La Place, avec Une femme, Passion simple, fera que je n'écrirai plus « roman » sur mes textes. Cela m'amène à repenser à cet été 1958. En 2003, j'écris 50 pages dessus, sans volonté littéraire : les faits bruts. Mais de nouveaux obstacles se sont dressés. Dans mon journal d'écriture, j'écris : « Si je devais mourir, ce n'est pas l'été 1958 que j'écrirais, mais Les Années. » Ce que j'ai fait. Puis j'ai eu un cancer du sein. Par la suite, je n'avais plus le choix, il me fallait affronter enfin cet été. Tant que je ne l'aurais pas écrit, il y aurait un trou. C'était le texte manquant. Mais j'ai eu du mal. La question était d'atteindre ce qui me paraissait la vérité, ou la réalité, et ce n'est pas donné. Il a fallu errer, essayer des choses. J'ai écrit tantôt avec « je », puis avec « elle », il y a eu beaucoup de débuts, de coupes. J'avais le projet de faire un tableau socio-historique de l'été 1958, mais ça ne collait pas : j'avais 17 ans et demi, et j'ai vécu cette réalité collective de manière un peu lointaine. Et puis ç'aurait été en quelque sorte le ciel de traîne des Années. Mais ce texte est venu enfin au jour.

Pourquoi « la fille de 1958 », alors qu'elle est traitée de « putain sur les bords », a la sensation de vivre le moment le plus exaltant de sa vie ?

C'est un écartèlement, qui pose des questions à moi-même, mais aussi des interrogations plus générales. Elle passe deux nuits avec le moniteur d'une colonie (ses premières nuits d'amour), puis avec beaucoup d'autres. Qu'est-ce qui fait qu'elle - c'est dur, ici, de dire « je » -, Annie Duchesne (mon nom de jeune fille), est insensible aux railleries, vit cet été comme une fête, alors qu'elle est bafouée par ce garçon qui fait d'elle ce qu'il veut ? Les autres la tournent en dérision, mais elle s'en fiche. Elle est à la fois amoureuse de cet homme qui la bafoue, et insensible. J'ai voulu poser certains éléments, raconter cet été, mais aussi son avant et son après : qui est cette fille quand elle arrive ? L'enjeu du livre était de creuser ces événements en remontant ce parcours complexe : tout ce que la fille de 1958 était avant se dissout, il n'y a plus de mots. Et je ne pouvais pas m'arrêter là. Peu à peu, elle va avoir une prise de conscience, se nourrir d'un autre discours, très prégnant ; elle entre en classe de philo, déphasée, malheureuse : les compagnons de l'été ont disparu, elle est au lycée de Rouen avec des filles d'un milieu supérieur, sûres d'elles. Elle qui était la meilleure élève de son pensionnat se retrouve bonne élève, sans plus. Comment peut-elle oeuvrer à une reprise de soi, pour devenir « la plus belle pour aller danser », la plus brillante, pour être transformée, l'été suivant, aux yeux de ce garçon qui l'a rejetée, tout en étant mise par terre par quelque chose de très fort : la honte de ce qu'elle a été, le refus d'oublier, le blocage ? Elle est dans le désir d'oubli de la fille qu'elle a été cet été-là. Mais l'année d'après elle sera refusée à la colonie. Ce sera catastrophique, elle tombera dans la boulimie, mais il y a une volonté en elle qui fait qu'elle ne souffre plus de cet amour, qui s'éteint de lui-même. Je voulais refaire tout ce parcours : un événement n'est pas isolable en soi, et les conséquences se poursuivront à la fois au lycée et dans son orientation professionnelle. L'entrée à l'École normale d'institutrices sonnera pour un temps la fin de ses ambitions, « l'entrée dans l'erreur ».

En « pulvéris[ant] les interprétations accumulées au cours des années », vous désiriez faire concurrence à la mémoire ?

Je ne voulais pas donner un sens préconçu à cet été-là, mais le retraverser à nu. Chance extraordinaire, une amie m'a rendu en 2010 les lettres que je lui avais écrites en 1958. Ç'a été éprouvant de m'y replonger, mais instructif, c'est une vraie archive historique. Il y a une autre fonction de la mémoire, très précieuse : réentendre des bruits, une chanson, s'immerger dans une photo. La mémoire est un moyen de connaissance. Le titre, Mémoire de fille, le dit, ce livre est un travail de fragmentation de la mémoire, à partir de toutes les images, comme un film. J'ai déplié ce film, soumis chaque image non pas à une interprétation, mais l'ai laissée se dérouler. Je n'ai pas de réponse, tout cela est sous le signe de la quête. Cette fille qui a été moi, elle est en moi, je ne peux pas faire qu'elle n'ait pas été. La mémoire vous donne une continuité de l'être, que j'ai voulu oublier. Mais on sait bien que plus on veut oublier moins on oublie. Je voulais entrer dedans. J'ai très peu de photos, mais elles ont quelque chose d'une incarnation. C'est pour cela qu'il fallait écrire ces moments qui précèdent l'entrée dans la colonie comme dans une demeure close, qui restait fermée, mystérieuse. Un moment, il a fallu entrer. Forcer la porte.

Quel a été votre travail, alors, pour « rejoindre cette fille qui a été [vous] et [vous] fondre en elle » ?

Si on s'abstrait du monde, du présent, on peut rejoindre des images, s'y replonger, et retrouver les mots qui vont être suscités par ces images. Ce qui a été oublié s'est dissous, mais on peut retrouver le reste. C'est une opération d'excavation, la distance de temps existe collectivement, mais elle n'existe pas pour l'événement personnel. En décomposant la scène de la première nuit, j'ai rencontré, presque, un sentiment de perfection dans cette anamnèse de l'écriture. Le sentiment de ne pas pouvoir faire mieux, d'être allée le plus loin que je pouvais. Ce que j'ai mis au jour, que je ne soupçonnais pas avant d'écrire, c'est ce désir d'être avec les autres, le bonheur du groupe. Qui est cette fille qui arrive à la colo à 17 ans et demi ? Elle n'est pas sortie de son trou, avec une éducation très rigide, l'idée que les garçons sont le mal (évidemment, elle ne pense qu'à eux). Du jour au lendemain, elle fait l'expérience de la liberté. Il fallait mettre les choses à plat. Qu'est-ce que fait ce elle qui est moi ? Comment, pourquoi ?

C'est un processus qui passe par une dialectique, à la fois mise à distance et immersion ?

Il y a effectivement les deux, cette mise à distance qui observe froidement le comportement, et de l'autre cette violence jusqu'au dégoût : les scènes de boulimie ont été très dures à écrire. Les scènes de vol, à Londres, aussi, mais c'est plus extérieur. L'enjeu a été de me remettre, durant tout le processus d'écriture, dans le sentiment brut. Nulle ironie là-dedans. L'ironie et la distance, c'est par rapport aux autres, une façon de dire « J'étais une petite idiote ». Mais ça ne vient pas de moi. J'ai donc envisagé les événements comme à l'époque, en me plaçant dedans. L'écriture, pour moi, ce doit être cette façon de se remettre à l'intérieur de la subjectivité.

Vous avez cherché la forme la plus propre à restituer l'être intermédiaire que vous étiez ?

Oui, c'est une position difficile à trouver, qui a été souvent mon problème en écrivant, sur mon père, ma mère, dans Les Années aussi. Certains y voient de l'humour, moi non. J'ai écrit Mémoire de fille pour mettre en balance la vie et l'écriture, comme si c'était encore quelque chose à vivre. Je ne laisse pas entendre la suite, comme si je ne la connaissais pas. Ce « regard en dedans » n'est possible qu'avec une immersion moment par moment. De cette façon, le passé devient plus présent que le présent. C'était d'ailleurs ma note d'intention : ressaisir la réalité du présent d'autrefois et l'irréalité qu'il devient dans le souvenir. L'écrire, c'est le sortir de son irréalité, lui donner de l'épaisseur.

En confrontant ce moi et ce elle, c'est la première fois que vous faites de vous un personnage ?

Le je comme le elle me semblaient étrangers : des sensations fantômes. J'ai commencé avec le elle, mais ce n'était pas naturel, et j'ai repris le je. Je pars du sentiment, et je construis des choses autour. Une sensation est une photographie du réel, cela suppose de la lenteur pour la traverser. La fiction est dans l'écriture et la construction, mais pas dans les personnes ni dans les événements. En voyant des films pendant l'écriture, La Fille à la valise, et un film mexicain, Después de Lucía, j'ai eu le sentiment d'une transfusion de moi dans les héroïnes, d'une dispersion de moi dans d'autres. Mais mon histoire doit exister, et ce n'est pas celle de la fille à la valise. Mémoire de fille m'a poussée assez loin dans la double énonciation.

Peut-on parler d'un dédoublement ?

L'été 1958 est nodal, il va décider de ma vie, comme une césure : tout ce qui suit est très lié, le refus des garçons, etc. J'ai toujours pensé qu'il serait fondateur dans l'écriture. Je ne m'intéresse pas à ce qu'en dirait un psychanalyste, mais quand même. C'est la première fois que je quitte mes parents, que je suis libre, il y a un vertige. Ensuite, je n'aurai plus mes règles pendant deux ans, c'est quelque chose d'énorme, de honteux, cette aménorrhée : avoir un corps qui n'est plus le vôtre, qui est un autre, en se demandant si on ne restera pas toujours comme ça, dans cette coupure avec la communauté des filles, comme une punition. Je me doutais que c'était parce que j'étais malheureuse, mais comment ne plus l'être ? Ces deux ans sont un bloc où mon corps est devenu autre. L'idée du blanc. Blanc comme le linge sans sang, un vide, une négativité. Un temps blanc.

Cette expérience était une transgression de l'interdit lié au corps ? une revanche paradoxale et sacrificielle, teintée de douleur ?

Oui, j'ai vécu les choses sous la forme d'un triomphe personnel de l'expérience, puis comme une lente descente vers la honte, la sensation d'être sale, de devoir le cacher. Mais la honte venait du dehors. J'aurais connu une fille comme moi, trouvé au lycée une écoute, peut-être aurais-je vécu tout ça autrement. Il y a là à la fois une indignité sexuelle et une indignité sociale, puisque je me sentais inférieure aux filles du lycée.

J'en viens à vos livres antérieurs. Pour parler de votre père, le roman était impossible ?

J'ai expérimenté le roman dans trois livres pour parler de mon père, mais ce n'était pas possible. La force du réel ne pouvait pas être détournée, il y a ce divorce, fort ancien pour moi, de la découverte de la lecture, de la littérature, et le sentiment qui a duré longtemps que le monde d'où je venais n'était pas descriptible littérairement, qu'il ne pouvait pas faire l'objet d'un livre. La seule façon était de refuser, de parler de lui sans reconstituer son enfance, avec seulement les éléments dont il m'a parlé. C'est seulement alors que j'ai eu l'impression de le rejoindre. La littérature est possible, mais pas le roman.

Mettre à distance l'émotion avec une écriture plus blanche permet plus d'émotion à la lecture ?

Si, en écrivant, je n'ai pas éprouvé l'émotion, je n'écris pas. En même temps je ne vais pas l'exposer. Je ne crois pas que ce soient les mots qui fassent l'émotion. Je veux dire : ce sont les mots bien sûr, parce qu'on n'écrit pas avec rien, mais pas des mots qui vont amplifier cette émotion.

Et écrire sur votre mère, c'était inventer un espace et un temps que vous pourriez partager avec elle ?

Oui. J'ai écrit juste après son décès, et l'écriture était comme un lieu. Un dialogue. Chaque livre est une chambre dans laquelle je me meus en permanence, où je rencontre les autres. Du coup, une fois le livre fini, c'est très dur.

Pourquoi nommer est-il possible dans certains livres et pas dans d'autres ? Quelle est la valeur des initiales ?

L'initiale a plusieurs sens possibles. Je l'ai utilisée comme une progressive remontée vers le réel, par besoin de procéder par paliers (maintenant, je suis au plus haut degré). Ce peut être aussi une façon d'absolutiser (S. reste ce lieu mythique, un château à la Marienbad). Ou de généraliser, de déréaliser pour parler des personnages et des lieux, car j'ai en horreur le côté local, régionaliste. Mais tout le monde sait de quoi je parle, donc au lieu de Y. j'ai indiqué Yvetot, etc. Dans Mémoire de fille, je dis Rouen, mais S. reste S. pour que l'anonymat soit préservé. Je travaille sur du vivant, c'est quand même un sacré pouvoir ! Je peux dire : « Il y a soixante ans vous étiez où ? Vous étiez là ! Et qu'est-ce que vous disiez ? Vous étiez d'affreux machos ! », etc. Mais les hommes étaient pris dans leur époque, comme moi j'étais prise, mais plus naïve qu'eux. On était les produits d'une société. J'ai aussi évité tout ce qui pouvait faire reconnaître H., le moniteur. Ceux qui veulent pourront retrouver, mais j'ai tâché de gommer les précisions. On me demande souvent comment réagissent mes proches à mes récits. Ma mère a appris mon avortement en lisant Les Armoires vides ; j'ai bien fait d'indiquer « roman », sinon ç'aurait été très violent pour elle.

Votre oeuvre tourne autour de cet apparent paradoxe : écrire votre vie, mais en faire une « chose publique » ?

J'écris à partir de moi, mais un moi qui n'est pas moi : j'écris la vie, à partir des expériences qui m'ont traversée, mais pas pour rechercher la cohérence d'une vie, pour moi il n'y a qu'incohérence. Il n'y a pas d'identité stable, pas de mémoire de soi. La mémoire est matérielle, elle est hors de soi.

Vous évoquez le piège de l'individuel, mais aussi celui du collectif. Vous créez un aller-retour entre les deux ?

Ce n'est pas vraiment un aller-retour, j'essaie plutôt de me saisir de l'individuel de toutes les façons possibles. De le mettre à distance, mais en partant toujours du particulier. Je ne parle pas d'autre chose que de l'individuel. Même dans Les Années : les souvenirs ne sont pas exprimés sous forme individuelle, mais ce sont les miens. C'est un sentiment de dissolution de l'individuel dans quelque chose d'autre, qui contient encore l'individuel. C'est ma méthode, dont les enjeux varient d'un livre à l'autre, mais je ne l'ai pas théorisée. Je pars de moi, et je le recouvre par l'écriture. Introduire le elle dans Mémoire de fille m'a permis d'aller encore plus loin dans cette mise à distance de moi-même grâce à l'énonciation.

La sociologie est donc un matériau, pas une fin ?

La sociologie compte beaucoup pour moi, mais c'est une approche parmi d'autres. Ce qui compte vraiment, c'est la mémoire. Le bonheur de la résurrection. Ici, celle d'un été oublié. Je désenfouis. Il y a une grande jubilation dans ce côté démiurge. J'ai hésité avec « La Colonie » pour le titre, mais ça concerne les filles. La sexualité est la grande chose de la vie, ce n'est pas vrai que ça se passe toujours bien. Je voulais écrire ce moment important de la vie des femmes, essayer d'atteindre la réalité d'un être au début de la vie, des choix. Ça m'est arrivé, et en l'écrivant je voulais savoir si c'était la même chose pour les autres. Alors, je ne serais pas seule.

Carole Martinez dit qu'elle écrit une histoire romanesque des femmes. Et vous ?

J'écris des « choses de femme », mais pas de façon excluante. Les hommes qui ont lu Mémoire de fille m'ont dit que rien de tout cela ne leur était étranger : la honte, l'humiliation.

Vous écrivez : « Les choses sont arrivées pour que j'en rende compte. » Vous êtes une passeuse ?

Oui. Si je ne l'écris pas, ça n'existera pas, et l'été 1958 sera perdu pour toujours. J'ai le devoir d'écrire cette mémoire. Ou, disons, le mandat.

Photo : Annie Ernaux ©Léa Crespi/Pasco

à lire

Mémoire de fille, ANNIE ERNAUX, éd. Gallimard, 160 p., 19,50 euros.

Repères

1er septembre 1940

Naissance à Lillebonne.

1958

École normale d'institutrices.

1964

Mariage et premier enfant. Capes de lettres modernes.

1971

Agrégation.

1974

Les Armoires vides*.

1981

La Femme gelée.

1983

La Place (prix Renaudot)

1987

Une femme.

1997

La Honte.

2002

L'Occupation.

2008

Les Années.

2014

Regarde les lumières mon amour (Le Seuil).

* Parus chez Gallimard, sauf autre mention.